David Miller connaît, depuis l'âge de neuf ans, le jour de sa mort. Il sait qu'il mourra peu avant ses trente-quatre ans, il le sent, il le voit, il le décide. Peu avant sa mort programmée, il se lance dans un « bilan » de ses souvenirs. De là démarre un voyage à la fois abstrait et concret que Lionel Baier, jeune cinéaste suisse auteur en 2008 du magnifique
Un autre homme, filme avec l'équipe de tournage la plus réduite qui soit : juste lui et son téléphone portable. Réalisé en un mois sur une commande du festival de Locarno,
Low cost (Claude Jutra) est une sorte de collage, un film de poche, un carnet, une uvre en train de se faire. D'où sa structure labyrinthique visitant par petites touches les confins de la mémoire de son protagoniste.
« Je ne veux pas mourir là où je suis né, ça n'a rien d'épique, c'est complètement pathétique ». David décide ainsi de voyager - sur des compagnies low cost, évidemment. La voix off du narrateur (superbement écrite) nous emporte dans un vertigineux monologue intérieur qui parle du corps, des souvenirs, de la mort, de l'identité. Que reste-t-il de nous à la veille de notre mort ? Voilà la question que se posent le personnage et le cinéaste. Malade d'on ne sait quelle maladie, David Miller part à la rencontre de proches (un ami suicidée, un ex petit ami, sa mère) et d'inconnus. Low cost (Claude Jutra) nous amène à réfléchir sur la nature et l'importance prétendue des « derniers instants », les dernières fois où l'on a fait ceci ou cela, où l'on a parlé à telle personne, où l'on a visité tel lieu...
Pourquoi « Claude Jutra » ? Parce que le protagoniste développe une étrange obsession pour ce cinéaste québécois suicidé il y a plus de vingt ans, avec dans la poche un papier sur lequel était inscrit ces quelques mots « Je suis Claude Jutra ». Low cost intrigue sans cesse et interroge sur sa nature : autoportrait du réalisateur (Lionel Baier), portrait du personnage (David Miller), portrait d'un être réel (Claude Jutra) ? Le film n'est jamais complaisant, solennel ou pompeux malgré la gravité de son sujet. Il rappelle la démarche des récents journaux filmés d'Alain Cavalier ou de ceux de Joseph Morder, sauf qu'il s'agit d'une fiction. Low cost, c'est une collection de visions terribles, légères, cruelles, profondes, charmantes - parfois bouleversantes, comme ces retrouvailles sublimes avec un ex petit-ami filmé de près avec un regard à la fois amoureux et distant.
Nous sommes la sommes de tous nous souvenirs, voilà l'élégiaque leçon de ce film rare et beau. À la fois quotidien (Baier s'attarde sur des petits gestes, des objets de tous les jours) et métaphysique dans sa réflexion sur la mort et la mémoire, c'est aussi un commentaire sur le monde contemporain. Ce dernier semble se caractériser par une dévaluation de la vie, qu'il s'agit de combattre à chaque instant. Mu par la peur de perdre du temps et de ne pas vivre, le film suit les fluctuations de la pensée de son personnage : « Je ne vois pas ce qu'il y a de brillant à mourir jeune, je vois pas ce qu'il y a d'héroïque à disparaître alors qu'on est à peine apparu aux autres, alors moi pour éviter cet écueil, j'ai vécu trois vies à la fois, je les ai empilées les unes sur les autres ». Ce court film (cinquante-cinq minutes) sacrément low cost, « fait à la main » par Lionel Baier, est un petit miracle en basse définition.

Bon plan pour les couche-tard et les curieux : Le film est disponible en VOD jusqu'au 6 février 2011, uniquement de 22h30 à 4h du matin, à cette adresse : http://www.tsr.ch/fiction/2010/low-cost/
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