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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /Oct /2009 19:25
Universal Pictures International France

Je me suis décidée à écrire ceci surtout en réaction à certaines critiques que j'ai lues sur ce film et sur les précédents de Judd Apatow, qui m'exaspèrent grandement. Et qui exaspèrent aussi, semble-t-il, Apatow lui-même, qui s'échine dans ses interviews à affirmer que non, il ne vote pas républicain, et non, il n'est pas conservateur simplement parce qu'il montre des familles qui restent ensemble malgré le désamour ou des couples qui se marient parce que ça fait mieux. La question me semble donc celle de savoir si on doit imputer les actes et les choix des personnages à une supposée idéologie du cinéaste qui le met en scène. Et à mon sens, ce n'est pas parce que certains de ses personnages, dans ses trois films en tant que réalisateur (40 ans toujours puceau, En cloque mode d'emploi et Funny people, donc), choisissent au final la voie du conformisme qu'il faut en déduire qu'Apatow s'en réjouit absolument. Au contraire, cette ultime décision, celle de sortir de l'enfance en quelque sorte, se charge toujours d'une amertume et d'une mélancolie qui empêchent d'y voir un happy end complet.

Revenons au film dont il est question aujourd'hui : Funny people est l'histoire d'un comique célèbre (Adam Sandler) qui se découvre soudain gravement malade, d'une forme de leucémie, et qui sait qu'il lui reste peu de temps à vivre. Son tempérament devient de plus en plus sinistre et, en panne d'inspiration, il fait appel à un aspirant comique (Seth Rogen) aperçu dans un comedy club pour lui écrire des textes. Apatow s'interroge sur la nature-même du rire en nous plongeant dans l'univers des comedy clubs remplis de types qui passe leur temps à écrire compulsivement des gags sur des bouts de papier ou à les lâcher, hésitants, devant un public pas toujours conquis. Funny people, c'est également un film sur un comique qui ne parvient plus à l'être (on peut douter qu'il l'est jamais vraiment été vu la teneur de ses films dont on voit quelques extraits consternants !) et sur des comiques qui essaient de l'être mais n'y arrivent pas toujours. D'où une accumulation de vannes foireuses ou déplacées, qui tentent de faire rire parce que justement, elles ne sont pas drôles. Le pari est osé, et réussi.

Leslie Mann, Eric Bana, Adam Sandler et Seth Rogen. Universal Pictures International France


Le point commun avec les précédents films réalisés ou produits par Apatow, c'est cette impression de regarder un film de bande, un films de potes (dans le film, et dans la vraie vie) : les acteurs sont des amis du cinéaste, un peu toujours les mêmes (Rogen, Schwartzman, Hill... sans oublier Leslie Mann qui est l'épouse du cinéaste) et cela fait plaisir de les retrouver (même les absents ont le droit à leurs clins-d'œil : une allusion à Paul Rudd, Owen Wilson entraperçu sur une affiche). Évidemment, Apatow ne déroge pas à sa règle et réalise un film de mecs, entre mecs. D'où par exemple la légère inconsistance du personnage féminin central de Leslie Mann : même si on parvient à comprendre sa drame intérieur, le personnage n'est semble-t-il pas aussi investi que les autres par l'auteur, il est un peu mal-aimé. En revanche, il y a un sublime personnage de fille interprété par la géniale Aubrey Plaza, prouvant qu'Apatow sait tout de même écrire des rôles de nanas drôles, émouvantes et qui ont du répondant.

Le personnage central, celui d'Adam Sandler est assez antipathique – belle audace là aussi. Mais il reste digne et attachant, à aucun moment la cruauté du cinéaste à son égard ne devient humiliation. Sandler joue un type immature, arrogant et soudain mélancolique, hanté par les fantômes de sa jeunesse. Je n'ai jamais beaucoup aimé ce mec sans âge et un peu lourdingue mais ici il est bizarrement superbe, parvenant à suinter la mélancolie, le doute et le regret éternel des occasions manqués. Le personnage de l'adorable Seth Rogen remporte davantage l'adhésion du spectateur, dans un rôle de gentil loser entouré de sa bande de potes crétins mais attachants, qui ne cessent de parler de leur bite mais ne couchent jamais avec une nana (à part Jason Schwartzman, qui lui est acteur dans une sitcom pas drôle). Mais cette comédie volontiers satyrique aux dialogues brillamment écrits n'en est pas qu'une (de comédie), c'est aussi un drame un peu âpre, difficile, où le rire se double souvent d'une certaine cruauté.

Jason Schwartzman, Seth Rogen et Jonah Hill. Universal Pictures International France

Si l'on s'attend à un Apatow « geek buddies » dans la lignée des comédies (quasiment toutes très drôles) qu'il produit à la pelle depuis quelques années, il y a risque d'être quelque peu décontenancé, surtout dans la deuxième moitié, la partie mélodrame, du film. Avec Funny people, Apatow va au fond de ses problématiques, de ses inquiétudes existentielles, et c'est ce qui fait de sa comédie par ailleurs très drôle, un film précieux et poignant, souvent même troublant. Le film est très profond notamment sur l'amitié : celle très étrange, qui se noue entre le comique en panne d'inspiration et le petit nouveau qui cherche en lui un mentor, et qui ne deviendra effective qu'à la fin, où l'un apprendra enfin à donner, et l'autre à recevoir. possède ce côté déceptif, qui est aussi ce qui fait de lui une œuvre absolument passionnante. Dans On peut éventuellement reprocher à ce Funny people quelques longueurs, surtout vers la fin. C'est comme si le personnage de Sandler voulait encore faire durer, trop longtemps, le bonheur qu'il a plus ou moins retrouvé. Et que le spectateur veuille mettre fin, comme le personnage de Rogen, à cette mascarade qui ne peut que mal se terminer. Ce faux rythme est relativement intéressant, et les changements de ton réguliers qu'il induit, également.

Il faut aussi mentionner une bande son excellentissime ; et l'apparition du grand James Taylor, qui chante Carolina in my mind mais se voit aussi gratifié d'un petit échange hilarant avec Seth Rogen : « Vous n'en avez pas marre de toujours jouer les mêmes chansons ? - Et vous, vous n'en avez pas marre de toujours parler de vos bites ? ». Il y aurait tant à dire sur cette comédie à nulle autre pareille qui pose des questions essentielles et bouleversantes... Terminons simplement en louant à la fois sa drôlerie et sa profondeur, sa capacité à dire que « Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard », tout en affirmant que de cela, on peut toujours se remettre au moins un peu. Par le rire ?

Seth Rogen et Aubrey Plaza. Universal Pictures International France


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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 22:15
Metropolitan FilmExport

On devrait faire davantage attention au titre des films. Souvent, on les lit, on les connait, mais on ne songe pas à leur grâce intrinsèque. Celui du dernier film de Claude Miller, réalisé en collaboration avec son fils Nathan, a en apparence tout pour alimenter un nouveau sketch des Guignols sur le manque d'imagination du cinéma français. Mais il est en réalité d'une grande beauté et ne prend son sens plein qu'au moment où il est prononcé par le personnage principal dans une scène finale absolument bouleversante.

La question de la filiation a toujours été l'un des thèmes centraux de l'œuvre inégale de Claude Miller, de L'effrontée à Un secret en passant par La classe de neige. Rarement aura-t-il été traité avec autant d'intelligence et de finesse. Je suis heureux que ma mère soit vivante part d'un fait divers d'il y a une dizaine d'années, dont l'écrivain Emmanuel Carrère avait tiré un article dans L'événement du jeudi. La teneur complète du fait divers en question ne devrait pas être connue à l'avance car elle constitue l'une des grandes forces du film. Ce que l'on peut raconter : Thomas est adopté à l'âge de 7 ans et, devenu jeune adulte, il part à la recherche de sa mère biologique. Il la retrouve et noue avec elle une relation difficile.

Christine Citti. Metropolitan FilmExport

De ce point de départ très simple, les Miller font un film simple lui aussi : épuré au maximum. Rien n'est de trop, les réalisateurs vont au cœur du sujet pour en extirper la vérité même. Et cette forme convient bien aux deux personnages de la mère et du fils, qui sont peu aisés dans la parole, et dont la rencontre se joue sur un mode trivial, plus physique que verbal. À aucun moment ils ne parlent de ce qui se joue vraiment entre eux, à aucun moment Thomas ne pose la question qu'il brûle de poser : pourquoi m'as tu abandonné ? Pourquoi gardes-tu mon petit frère alors que tu ne m'as pas gardé moi ? C'est autour de la relation mère (adoptive ou biologique) – fils que tourne le film. Les pères sont d'ailleurs totalement évacués de l'histoire. Partis ou malades, ils brillent par leur absence. On aurait peu-être aimé en savoir plus sur eux, mais c'est dans l'espace laissé vide par eux que peut se jouer réellement cette histoire.

La construction de Je suis heureux... est savamment étudiée, avec quelques précieux flash-back qui doivent se comprendre davantage en termes émotionnels qu'en terme d'explication : c'est qu'il y a absence totale dans le film de déterminisme et de psychologisme lourd. En revanche il y a présence à chaque instant de l'intériorité torturé d'un être et de tout ce qu'il porte en lui d'irrésolu (son Œdipe...). Jamais les cinéastes ne portent de jugement sur leurs personnages, chacun se voit le droit d'exister avec ses faiblesses et ses blessures. Le personnage de la mère légèrement irresponsable est à ce titre extrêmement émouvant. Il faut aussi en être gré à une troupe d'acteurs tous impeccables, notamment la belle révélation Vincent Rottiers, mais aussi les enfants incroyablement naturels, dirigés avec une grande délicatesse.

Vincent Rottiers. Metropolitan FilmExport

Le basculement qui a lieu vers la fin est abrupt et poignant. On ne le voit absolument pas venir car on n'observe pas vraiment durant le début du film de montée d'une tension dramatique qui nous acheminerait vers ce point. C'est donc un coup à l'estomac qui fait reconsidérer tout le film sous un angle moins policé. Je suis heureux que ma mère soit vivante est entièrement dénué de pathos, mais il prend un chemin détourné, plus difficile, pour atteindre l'émotion : celui de l'épure et de la sobriété. Au bout de ce chemin, il y a une scène déchirante où les deux personnages, enfin, un peu, se sentiront allégés de leur fardeau existentiel.


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Mardi 1 septembre 2009 2 01 /09 /Sep /2009 23:24
Universal Pictures International France

Difficile d'avoir quelque chose d'intéressant à dire sur ce film grand, grand, grand, tant tout semble avoir été écrit... Mais il me semble important de le défendre vu l'accueil qu'il a reçu sur la blogosphère ! Ce qui me frappe surtout, c'est qu'on peut lire un peu partout des avis de gens déçus qui reprochent à Tarantino des choses qui pourraient s'appliquer au centuple à ses films précédents (s'amuser avec la violence, de longs dialogues sans enjeu etc.) !

La violence est ici réduite à son minimum et ne me semble pas traitée sur un mode complaisant, ce qui était un reproche que l'on pouvait faire aux autres films de QT. Pour moi de ce côté « fun » de la violence, qui était prépondérant par exemple dans Kill Bill, n'est plus l'enjeu central du travail du cinéaste. Certes, il y aura toujours des spectateurs pour rire de la violence qu'on leur montre mais je ne vois pas pourquoi il faudrait faire ce procès à Tarantino (et surtout pas pour ce film là). Après tout, il y a certainement des gens qui prennent du plaisir devant Salo de Pasolini ou Funny Games de Haneke alors que ce n'est absolument pas l'objectif poursuivi par les cinéastes (Haneke en particulier est très clair sur le sujet et passe son temps à donner des coups de règle sur les doigts du spectateur dès que celui-ci s'amuse du spectacle qu'il lui offre). Contrairement à ce dernier, Tarantino ne joue pas les moralisateurs, mais cela ne veut pas dire qu'il ne porte pas un regard d'ordre moral sur ses personnages et ne s'intéresse pas aux sens de leurs agissements.

Christoph Waltz et Denis Menochet. Universal Pictures International France

Je n'ai pas du tout l'impression que le thème du film soit la vengeance. C'est la motivation des personnages principaux, nuance. Et le fait que la morale des Basterds soient grosso modo « oeil pour oeil, dent pour dent » ne signifie pas que Tarantino souscrive entièrement à cette idée. On voit bien qu'ils sont tous de même un peu crétins sur les bords... Les héros d'Inglourious Basterds retournent contre les nazis leur propre procédé, et cette ironie, cette ambiguïté est parfaitement utilisée par le film, sans racolage ni complaisance. De même, l'idée de montrer l'image de Hitler criblé de balles, ce n'est pas seulement satisfaire à l'appétit malsain du spectateur qui veut voir Tarantino « casser du nazi ». C'est aussi et surtout se poser la question de la représentation du mal : « ça fait comment, de voir le mal incarné mis à terre? ». Ça fait bizarre...

Tarantino évacue dès le début le fatigant « d'après une histoire vraie » au profit du « il était une fois » et nous annonce d'emblée les règles du jeu : il a fait un film de paradoxe temporel et va assouvir cet incroyable fantasme de réécrire l'histoire. Ce faisant, il célèbre le pouvoir infini de la fiction cinématographique. Car c'est par le cinéma que la victoire contre la tyrannie peut advenir. Cette victoire est elle-même violente, mais c'est aussi l'intelligence du film que de ne pas évacuer cette question et de ne pas tomber dans la naïveté. Par contre, quelle confiance sublime dans le cinéma ! Et cette confiance, elle, est entière et dénuée de second degré.

On retrouve bien évidemment la science des dialogues de QT, son sens du timing inégalable. Cependant les dialogues sont de toute évidence moins « fun », moins gratuits, plus chargés de sens que dans Pulp Fiction par exemple. La conversation entre Landa (l'in-cro-yable Christoph Waltz) et un paysan français soupçonné de cacher des juifs, au début du film fait à ce titre froid dans le dos. Ce qui est brillant dans cette séquence, c'est la façon dont le dialogue devient un moteur narratif en lui-même (le passage d'une langue à une autre y trouve des conséquences terribles). Cette première scène est l'un des trucs les plus grandioses que j'ai vu au cinéma cette année : le dialogue, l'atmosphère (hommage à Leone inside), le jeu des acteurs, la mise en scène, le sens du suspense... tout y est soufflant. Après cela, Inglourious Basterds est découpé en quatre chapitres : pas un des cinq n'est pensé, ni écrit, ni découpé ,de la même façon. L'inventivité virevoltante dont fait preuve Tarantino à chaque instant de son film tient absolument en haleine.

Omar Doom et Eli Roth. Universal Pictures International France

Comme à son habitude, Tarantino crée un monde hybride et fantasmé, un micro-climat fictionnel fait de ploucs à l'accent à couper au couteau, d'une juive et d'un black qui tiennent un cinéma, d'une actrice-espionne, d'un SS polyglotte et j'en passe... Ce brassage s'incarne de façon brillante dans le savoureux mélange des langues qui fait l'une des particularités d'Inglourious Basterds. Comme cela a été dit partout (mais il faut bien le répéter, c'est fondamental dans le film), le travail sur les langues est particulièrement intéressant. Paradoxalement, Tarantino recherche à cet endroit le plus grand réalisme possible alors qu'il s'en départit complètement en ce qui concerne la narration. Autrement dit, il prend le contrepied total de tous ces films « historiques » hollywoodiens qui prétendent nous livrer la vérité de l'histoire mais font parler tout le monde en anglais.

Malgré les apparences, la comédie pure n'est pas délaissée, et le plaisir et la jubilation sont bien présents : la scène où Brad Pitt et ses amis ploucs tentent désespérément de baragouiner l'italien est franchement l'une des plus drôles de l'année ! Pitt continue, après Burn after reading des frères Coen à démontrer l'étendu de ses talents comiques. Inglourious Basterds serait presque à prendre au « premier degré et demi ». Il est volontairement décalé, mais au final sa puissance de fiction et de reconstruction en fait une fresque crédible et pleine d'humain. Il pervertit la lettre de l'histoire pour retrouver un peu de son esprit. Et, d'une façon un peu détournée, il affirme avec Nietzsche : « L'art et rien que l'art, nous avons l'art pour ne point mourir de la vérité. »

À voir également sur le blog
Films de Tarantino : Boulevard de la mort, Pulp fiction


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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 13:14
Wild Bunch Distribution

Présenté en séance de minuit à Cannes cette année, Ne te retourne pas a fait partie de ces films dont on s'est moqué et qu'on a hué. Sans vouloir me poser en défenseuse systématique des films décriés (on verra bien pour Antichrist, mais il y a de fortes chances que je ne l'aime pas), je n'en comprends pas trop la raison. Certes, les effets spéciaux sont un peu cheap, les dialogues parfois appuyés, l'idée de transformer Marceau en Bellucci ressemble de loin à un coup médiatique (cf la fameuse couv de Paris Match), mais enfin ces « défauts » ne suffisent pas à mes yeux à nier l'intérêt et la beauté parfois captivante de ce film rare.

C'est là que l'on peut s'interroger sur la nature de cette fine frontière entre ce qu'on va considérer comme audacieux et beau et ce qu'on va dire ridicule. Comme j'ai une fâcheuse tendance à prendre le cinéma au sérieux et à me sentir mal à l'aise lorsque j'entends des rires moqueurs à l'encontre d'un film, je préfère toujours l'option « c'est beau » à l'option « c'est ridicule ». Il faut une sacrée dose de connerie à un film pour que je cesse de le prendre au premier degré. Pour Ne te retourne pas, j'ai fait mon choix dès le début du film, et j'ai totalement marché. La première heure du film instille un malaise et un trouble assez fascinants. On se retrouve littéralement dans la peau d'un personnage en perte de repère, à la perception modifiée, et dont le monde chancèle. Jeanne est devenue inadéquate à la vie normale. Marina De Van excelle à faire basculer son quotidien dans l'angoisse pure, angoisse au sens heideggerien du terme, c'est-à-dire ce sentiment d'étrangeté au monde qui immobilise l'être, et que le retrait dans le quotidien, justement, permettait d'éviter (merci au professeur B. pour son mémorable cours sur Heidegger !).

Thierry Neuvic et Monica Bellucci. Wild Bunch Distribution

Lisez bien, car c'est la première et probablement dernière fois que j'écris cette phrase : Sophie Marceau est excellente, faisant sentir à merveille la façon dont son personnage s'enfonce dans le doute et se trouve finalement isolée du reste du monde, des ses proches, de la réalité. Mon imperméabilité à Bellucci n'a quant à elle pas disparue avec ce film, cependant elle est ici filmée avec une belle élégance. La rencontre entre les corps de ces deux femmes est certes l'argument de vente du film, mais aussi le lieu où celui-ci s'avère le plus dérangeant. Changer le corps d'une icône féminine en celui d'une autre, et révéler paradoxalement la monstruosité que cela engendre (un visage moitié Marceau, moitié Bellucci, croyez-moi, c'est laid), voilà l'un des coups de force du film. Jeanne est une femme sans corps et sans monde définis. Que les interprètes masculins soient mauvais, on ne peut que le concéder, mais à la limite cela alimente ce sentiment que le personnage découvre, que ce qu'elle voit n'est pas ou plus réel et n'est qu'une re-création factice de son cerveau. La fiction et son conflit perpétuel avec le réel, voilà le thème de départ de Ne te retourne pas.

On ne peut que regretter alors le virage que prend le film dans sa seconde partie, se changeant en simple mélodrame psychologique dans lequel Marceau/Bellucci revient en Italie où elle vécut enfant et retrouve ainsi les traces subconscientes de son trouble. La résolution du mystère (prévisible dans une large mesure) est amenée quelque peu lourdement et le film y perd quasiment tout son pouvoir de fascination. Pourquoi avoir désobéi à l'injonction de son titre, et avoir fait se retourner son personnage vers son passé... Dommage que De Van soit retombée dans les mailles d'une intrigue « rationaliste » et déterministe et se soit sentie obligée d'expliquer tout jusqu'au moindre détail, et de décréter au final la victoire douce-amère du réel sur sa ré-invention par l'héroïne. Que la cinéaste se soit prise pour Cronenberg et ai eu la prétention de s'approcher du cinéma de genre, ce n'est pas ce que je lui reprocherai, mais au contraire d'être retombée après cet audacieux démarrage dans un psychodrame pas inintéressant mais terriblement classique.

Sophie Marceau. Wild Bunch Distribution

Sans être pleinement convaincant, Ne te retourne pas s'avère, si on se prend au jeu, un film au charme étrange et vénéneux et à l'audace qu'on ne peut que saluer.


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Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /Juin /2009 20:58
[censure de l'hideuse affiche française]

Précédé d'un gros buzz, ce premier film des scénaristes Glenn Ficarra et John Requa a été présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs cette année, alors même qu'il a subi les pires problèmes de distribution aux États-Unis. Je ne m'explique toujours pas la frilosité des distributeurs américains qui ont choisi de ne pas sortir ce film en salles. L'homosexualité est-elle un tabou à ce point là ? Évidemment, certaines scènes surprennent dans le cadre d'une comédie américaine mainstream : entendre un type demander à Jim Carrey de lui « gicler dans le cul », ou voir Ewan McGregor recracher le sperme de son amant a de quoi déclencher des hauts le cœur chez les plus puritains ! Mais ce sont là deux des rares exemples de représentation crue de l'homosexualité dans le film, le reste relevant plus d'une sentimentalité équivalente à celle d'une comédie (ou d'un drame) romantique classique.

En outre, l'homosexualité des deux protagonistes n'est absolument pas le sujet du film et tout ce qui pourrait dans le film relever de l'homophobie ou de l'intolérance crasse n'est jamais appuyé par le scénario mais, seulement parfois, sous-entendu dans quelques répliques incongrues (« Il y a un rapport entre l'homosexualité et la cleptomanie ? »). Et même, on se moque de façon totalement décomplexée des homos eux-mêmes, clichés désopilants à la clé. Et au final, c'est tant mieux que l'homosexualité des personnages ne soient qu'un élément de l'histoire parmi d'autres, et en rien son moteur principal. Car I love you Philip Morris est avant tout un film sur l'amour fou et vorace entre deux hommes qui aspirent à être ensemble sans entraves.

Jim Carrey et Ewan McGregor. EuropaCorp Distribution

La première partie du film est des plus brillantes, elle commence par le portrait féroce de la parfaite famille américaine, et suit les pas d'un Steven Russell assumant enfin son homosexualité et se livrant à des arnaques à l'assurance (parce que « être gay, ça coûte cher »). En prison, il rencontre celui qui deviendra l'homme de sa vie, le Philip Morris du titre, dans une scène de coup de foudre absolument charmante. La peinture du milieu carcéral est d'une acuité et d'une ironie remarquables. Par la suite, un romantisme un peu trop exacerbé prend le pas sur la satire, mais ne gâche pas le plaisir d'un film aux dialogues constamment hilarants.

I love you Philip Morris est également le fascinant portrait d'un arnaqueur, qui ne parvient à vivre que dans la dissimulation et le faux semblant, si bien que sa sincérité est régulièrement mise en doute. Un drôle de personnage central, que Jim Carrey porte de bout en bout avec une passion rare. Il est un acteur de génie et le prouve une fois de plus avec ce rôle complexe et jusqu'au-boutiste, drôle et tragique à la fois. Quant à Ewan McGregor, il est surprenant, renversant, stupéfiant et donne corps à son personnage de gay ultra sensible, d'abord exaspérant tant il paraît se conformer à un cliché, puis profondément émouvant quand confronté au malheur amoureux.

Ewan McGregor. EuropaCorp Distribution

Une excellente et attachante comédie, orgie comique insolente, un peu inégale mais dotée d'un scénario dingue (tiré d'une histoire vraie !) et de dialogues tranchants, portée surtout par deux acteurs exceptionnels.


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Samedi 16 mai 2009 6 16 /05 /Mai /2009 15:35
Paramount Pictures

D'ordinaire, je ne suis pas du genre « revoyure ». À moins d'être un absolu chef-d'œuvre, un film vu est vu et je ne le reverrai éventuellement que dans plusieurs années, l'ayant plus ou moins oublié. Il y a trop de films à voir pour en faire davantage... Or, il se trouve que j'ai déjà vu le Star Trek de J.J. Abrams trois fois. Par un concours de circonstance (je suis retournée le voir par un soir d'ennui, puis pour accompagner mon coloc), mais aussi par envie d'un plaisir renouvelé. Par chance, le film est assez riche pour supporter trois visions, et je l'ai perçu de façon différente à chaque fois.

J'y ai d'abord vu un space opera excitant et sans temps mort. Je dois par avance confesser un gros faible pour la science-fiction, et tout particulièrement les histoires de voyage dans le temps. On peut donc dire que j'ai été servie. Le récit est alerte, ludique, jamais ennuyeux, avec ses conflits d'égo, ses batailles mouvementées et ses paradoxes temporels sources de situations savoureuses.
Il faut être assez balèze pour reprendre à son compte une série absolument mythique et déjà usée jusqu'à la moelle (5 séries et 10 films) et oser en changer totalement le déroulement à la faveur d'un twist temporel étourdissant (un retour dans le temps de l'un des personnages,129 ans après l'action, modifie le cours du temps). Ainsi, chaque personnage de la série originel est bien présent, mais légèrement modifié par ces nouvelles circonstances. De quoi obtenir un récit quelque peu émancipé de la série d'origine (même s'il lui reste très fidèle, en termes de cohérence avec l'univers créé par Gene Roddenberry) et libre par la suite de s'aventurer dans de toutes nouvelles aventures. En outre, le film est complètement exempt de l'image kitsch et désuète que véhicule, en partie injustement, la série. Un coup de jeune salutaire.
À la limite, la faiblesse du récit serait à trouver dans le personnage du méchant, peu fouillé et peu complexe psychologiquement. Sa problématique personnelle pourtant pertinente et intéressante sur le plan morale, d'autant que la temporalité s'en mêle (quelle légitimité à se venger d'un génocide en en perpétrant un autre dans le passé et en s'acharnant sur l'avatar plus jeune de son ennemi, me direz-vous ?), n'est pas vraiment explorée jusqu'au bout. Mais bon, un bon gros méchant pas du tout subtile, ça fait aussi parti du cahier des charges du conte pour enfants, ce que le film est aussi (il est a bien des égards un récit initiatique).
Mon premier regard sur le Star Trek de J.J. Abrams fut donc celui, très premier degré, d'une gosse, en gros identique à celui posé jadis sur la saga Star Wars à laquelle j'ai longtemps voué un culte : fascination, émerveillement devant l'univers proposé, plaisir pur du divertissement.

Paramount Pictures France

Ma deuxième vision, outre qu'elle m'a permis de mieux saisir les quelques complexités de l'intrigue, fut d'ordre plus théorique. C'est cette mise en scène, et surtout cette mise en lumière, extrêmement singulières qui m'ont frappée, et ceci par delà le savoir faire évident du petit génie de la télé qui est ici aux manettes (énergie du montage, vitalité de l'image, belle composition des plans). Je ne connais pas grand chose de la carrière de J.J. Abrams : je n'ai pas vu M:I 3, à peu près un demi épisode d'Alias et 3 de Lost, j'ai modérément apprécié Cloverfield dont il était le producteur. C'est a priori un excellent storyteller (c'est évident ici) mais cela va plus loin à mes yeux.
Car l'élégance et la légèreté avec laquelle il expurge toute lourdeur de son schéma obligé de blockbuster d'action, m'ont ravie. Voyez comme l'écran est sans cesse saturé de reflets, de halos et de raies de lumière. Sans que, et c'est assez étonnant quand on y pense, cela gène en quoi que ce soit la visibilité du film. Ce travail sur la surface de l'image est étonnant. En contraste, le vaisseau du méchant Nero est sombre et oppressant. Probablement la trace d'un certain manichéisme (Bien contre Mal = Lumière contre Ténèbres), mais aussi une volonté d'illuminer au sens propre le trajet des héros qu'il accompagne et le monde pacifié dont ceux-ci se veulent les portes paroles.
J.J. Abrams livre honnêtement un film à la fois classique et pop, et un vrai plaisir pour les yeux. Il n'est pas doté d'une véritable personnalité de cinéaste mais sait parfaitement où placer son regard de metteur en scène.

Enfin, j'ai été frappée par une certaine intimité de l'intrigue, au delà de la profusion permanente et de la distanciation propres au genre blockbuster. Il y a  une proximité avec les personnages, un aspect bavard de l'ensemble, qui m'a fait percevoir le film comme une sorte de teen movie spatial. Amours naissantes, rivalités masculines, amitiés tout en non-dits, désir de reconnaissance... toute l'adolescence est là. Remarque futile : regardez bien la peau de Chris Pine, c'est vraiment une peau d'adolescent, pleine de défaut. Il n'est pas un héros à la beauté parfaite et adulte.
La jeunesse des acteurs (tous peu connus) fait écho à celle des personnages. Ces derniers sont d'ailleurs tous des novices dans leur domaine, et sont donc presque aussi émerveillés que les spectateurs devant le monde qui s'offre à eux. Comme je l'ai mentionné plus haut, il y a du voyage initiatique dans ce retour aux sources de la saga. Les deux principaux protagonistes sont des grands adolescents portant le fardeau d'une enfance compliquée (mort du père de Kirk, métissage difficilement assumé de Spock) et cherchant leur voie. Il y a quelque chose que j'aime bien au cinéma, je ne sais trop pourquoi, ce sont les histoires d'amitié entre mecs. Or ici, j'ai d'autant plus apprécié que l'amitié naissante entre les deux héros est traitée avec malice et une ironie bienveillantes. De l'importance du regard.
Les autres personnages, même quand ils sont peu souvent le centre de l'attention, sont parfaitement croqués et rendus attachants en quelques plans. Certains sont traités en faire-valoir comiques, comme Scotty et Checkov. L'humour est d'ailleurs omniprésent, blagues de potache ou remarques sarcastiques, ce qui renforce l'impression d'assister à une comédie teen en costumes tergal, autant qu'à une épopée virevoltante.

Anton Yelchin, Chris Pine, Simon Pegg, Karl Urban et John Cho. Paramount Pictures France

L'excitation du blockbuster tourbillonnant et fun, la qualité singulière de la mise en image d'un univers, le charme juvénile de personnages attachants, voilà tout ce que j'ai trouvé, par trois fois, dans Star Trek. Dans tous les cas, le plaisir.


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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /Mai /2009 15:41
Memento Films Distribution

Le sens de la vie pour 9,99$ est adapté d'un recueil de nouvelles de l'israélien Edgar Keret, également cinéaste (Les méduses, 2007), d'où l'aspect décousu de cette succession de saynètes sur la vie des habitants d'un immeuble de Jérusalem. La réalisatrice Tatia Rosenthal a choisi pour leur transcription à l'écran, outre le passage à la langue anglaise pour des raisons commerciales, d'en faire un film entièrement en « pâte à modeler ». Ceci dit le procédé, assez impressionnant techniquement, n'ajoute pas vraiment d'intérêt à la chose, on se demande quelle est sa plus value. En outre, il constitue la seule véritable originalité du Sens de la vie pour 9,99$ et son seul attrait tant le film nous accable par ailleurs de tous les clichés pseudo-existentiels typiques du cinéma indépendant américain : personnages marginaux et paumés, réflexions philosophiques de bazar sur l'absurdité de l'existence, dialogues lourdement ironiques...

Certainement séduisant sur le papier, vous aurez compris qu'au final ce film choral aux ambitions philosophiques ne m'a pas convaincue et pour tout dire un peu ennuyée. Sa volonté affichée d'être cool voire trash (bien qu'il ne le soit aucunement, et n'aille jamais assez loin dans le malaise et la noirceur) fatigue rapidement alors même qu'on aurait pu s'attacher à quelques unes des figures qui traversent le film sans réellement le marquer de leur empreinte. On retiendra quelques beaux moments étranges et inquiétants, telle la transformation progressive d'un homme en gros machin mou et sans os. Mais la greffe entre réalisme (pesanteur de l'existence urbaine, scènes familiales, discrètes notations sociales) et surréalisme mou passe la plupart du temps plutôt mal. Le film de Tatia Rosenthal manque tout à la fois de charme, de cohérence et de profondeur.

Memento Films Distribution


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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /Mai /2009 14:26
Pyramide Distribution

Des films d’Ozu au récent Tokyo Sonata de Kyoshi Kurosawa, la capacité jamais démentie du cinéma japonais à porter un regard acéré sur la famille et ses contradictions continue d’impressionner. En effet, parmi les grandes puissances économiques mondiales, le Japon est le pays où l’importance du groupe et surtout de la famille est la plus grande, et où le respect et le culte des ancêtres disparus ne se sont jamais estompés. Avec ses aléas, la famille reste pour le Japonais moyen le cœur de la vie.

Still walking se déroule sur environ une journée lors d’une réunion familiale sur laquelle plane la mémoire d’un fils et frère disparu des années auparavant. Kore-Eda Hirozaku ausculte avec génie et un extrême souci de réalisme cette famille banale, mais dont chaque membre va exploser à l’écran en tant que personnage à part entière, émouvant et complexe, si courte soit son apparition. Le cinéaste sait admirablement décliner tous les petits non-dits et les tensions sous-jacentes de la famille mais aussi ses petits bonheurs et ses rapprochements inattendus. Voilà un film à chaque instant empli de douceur mais qui ne recule pas devant une certaine cruauté : voir cette scène stupéfiante où la famille accueille le jeune homme sauvé de la noyade quelques années plus tôt par le fils mort, et qu’on traite avec un mépris à peine voilé, comme pour le faire payer, encore et encore…

Kirin Kiki. Pyramide Distribution

Le seul reproche que je ferai au film concernera son épilogue, décrochage selon moi raté, et inutile. Celui-ci équivaut à une sorte de faire-part (de décès et de naissance) qui introduit en outre une voix off jusque là absente et un peu trop explicative. Cet épilogue nous extirpe à regret de l’espace-temps du film (une journée de huis clos familial). Durant ces vingt-quatre heures, on a écouté et deviné la vie passée de cette famille, on a espéré et anticipé sa vie future. Il n’y a pas eu besoin de flash back pour comprendre les blessures, les secrets et les non-dits, quelle est alors l’utilité de ce flash forward, à part celle d’exposer avec trop d’insistance la morale du film ? Mais, outre qu’il ne dure de toute façon que quelques minutes, ce final n’est pas sans talent et ne gâche aucunement la beauté lumineuse et pleine de vérité de ce Still walking.


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Vendredi 24 avril 2009 5 24 /04 /Avr /2009 10:49
 Océan Films

(Vu en avant-première avec, une fois n'est pas coutume, des interventions pas du tout passionnantes du réalisateur et de l'actrice principale)

Jeannine Deckers, alias Soeur Sourire, est devenue un mythe international avec ses deux millions d'albums vendus en 1963 et cette chanson Dominique, qui a plané au-dessus des Beatles ou d'Elvis Presley dans les hit-parades du monde entier. Mais qui était réellement Soeur Sourire ? Le récit de la vie d'une femme touchante, pleine de doutes et d'enthousiasme, en quête de l'amour...

Voilà un personnage complexe, passionnant, que cette sœur Sourire. Son histoire est singulière et tragique et était potentiellement un beau sujet de cinéma. Elle a été plus ou moins romancée par le belge Stijn Coninx. Qui, pour expliquer cette vie à part, a versé dans une psychologie assez clichée : sa rébellion, sa difficulté à aimer liée à des relations difficiles avec ses parents... ce psychologisme lourd l'empêche d'exister réellement en tant que personnage. Tout ce qui pourrait faire la subversion de cette femme hors du commun (une ancienne religieuse qui écrit une chanson sur les mérites de la pilule, vit avec une femme et revendique une foi en contradiction avec la doctrine de l'Église...) est gommé au profit d'un récit linéaire et longuet sur le schéma ascension-chute. Une succession de péripéties, d'obstacles sans lien, sans personnalité et finalement sans émotion.

L'impression générale est que tout ce qui a été ajouté à son histoire est de trop, de l'ordre du cliché, sur-signifiant (par exemple le personnage de la cousine et le projet de partir en Afrique concrétisée à la fin pour « terminer sur une note d'espoir », selon les dires du réalisateur). (spoiler!) Il aurait été tellement plus fort de terminer sur la seule vraie belle scène du film, celle du double suicide, suggéré avec grâce et émotion, les malheurs de la fin de vie de Jeanne Deckers étant très peu évoqués et contenus dans une ellipse intelligente.(fin spoiler). Cécile de France, sans être géniale, est bien, sobre, jamais dans le mimétisme lourd. Elle est justement à l'image de ce film propret, relativement instructif mais sans réelle ambiguïté ni émotion.

Cécile de France. Jean-Claude Lother

Voir Coco avant Chanel d'Anne Fontaine la même semaine est assez symptomatique : deux biopics sur des femmes d'exception, subversives chacune à leur manière, mais qui édulcorent totalement cette subversion en versant dans l'académisme le plus total : joliesse de la reconstitution, soin apporté aux décors et aux costumes, prestations d'acteurs irréprochables mais sans génie. Sœur Sourire est moins luxueux que Coco avant Chanel (pas de gros catsing...), mais il est tout aussi lisse. C'est finalement l'émotion, la complexité, l'ambiguïté qui manquent à ces films, autrement dit : la vie.


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Vendredi 10 avril 2009 5 10 /04 /Avr /2009 18:09
 Pathé Distribution

On voit très bien quel formidable film aurait pu donner ce roman de Colette (deux en réalité : Chéri et La fin de Chéri) sur l’amour d’une courtisane vieillissante pour un très jeune dandy, fils d’une ancienne « collègue », amour voué inexorablement à l’échec. Malheureusement, Stephen Frears en fait un film terne et sans passion, très soigné mais superficiel, et dénué de véritable humanité. Le cinéaste anglais donne au texte original un flegme très British, approche originale mais pas totalement convaincante.

Sur la direction artistique, il n’y a pas grand-chose à reprocher : décors, costumes, photographie, lumières, tout concourt à permettre de retrouver l’atmosphère de la Belle Epoque durant laquelle se déroule le roman de Colette, de façon extrêmement travaillée et pro. À la limite, c’est cette joliesse permanente, ce côté chic et/ou toc et finalement cette froideur qui dérangent et empêchent le trouble que devrait susciter cette histoire de passion tragique de s’installer. Frears ne semble pas avoir jugé bon de faire usage de l’ironie censée être sa marque de fabrique à l’encontre de ces décors très codifiés, alors que c’est là un des enjeux forts du récit : comment la naissance d’un véritable amour entre les deux personnages vient pervertir de l’intérieur cet univers oppressant.

Michelle Pfeiffer et Rupert Friend. Pathé Distribution

Déjà (trop) discrète dans The Queen, cette ironie semble donc absente ici, ou alors utilisée à mauvais escient, c’est-à-dire contre les personnages. Chéri distille la très désagréable impression que le cinéaste n’a que dédain pour eux, là où on attendait une vraie compassion, malgré leurs défauts, leurs illusions, leurs naïvetés. Tous pourraient être touchants, mais ils sont présentés comme invariablement ridicules : Chéri est un insupportable capricieux (le falot Rupert Friend), sa mère une vieille cynique et grotesque (Kathy Bates fidèle à elle-même) ; un jeune amant passager de Léa est présenté cruellement en deux plans trois mouvements comme un niais fini… Les rires que suscite parmi les spectateurs ce genre de mesquineries de la part du cinéaste me gênent énormément.

À la fois trop belle et encore trop jeune pour le rôle de Léa de Lonval, Michelle Pfeiffer s’acquitte tout de même de la tâche avec une belle mélancolie. Elle arrive par instants à émouvoir et à faire sentir ce qui aurait pu être un très beau film sur une femme amoureuse qui regarde sa beauté se faner peu à peu. Mais Frears ne choisit jamais entre l’ironie mordante et le mélodrame ou la tragédie totale - ou plutôt il choisit le fiel et la méchanceté -, aussi reste-t-on tristement insatisfait, voire irrité. On regrette la complexité et la perversité joyeuse des Liaisons dangereuses, pourtant scénarisées par le même Christopher Hampton (et déjà avec Michelle Pfeiffer). L’un des avantages du film cependant, comme c’est souvent le cas avec les adaptations ratées, est celui-ci : il donne envie de lire le roman.

Michelle Pfeiffer et Kathy Bates. Pathé Distribution

À voir aussi sur le blog
Films de Stephen Frears : High fidelity, Les liaisons dangereuses, The Queen


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