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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 18:20


Suite (après une assez longue interruption, j'en conviens) de ma découverte de l’œuvre atypique de Gérard Courant.

Les aventures d'Eddie Turley, dont la réalisation s'est achevée en 1987, est un « film en noir et blanc fait par Gérard Courant » comme l'indique le générique, mais c'est surtout un long-métrage composé uniquement d'images fixes : en tout deux-mille quatre-cents photos prises sur une période de quatre ans un peu partout dans le monde. Ce procédé est le même que dans la célèbre Jetée de Chris Marker, et il est amusant de noter que les thèmes de deux films ne sont pas si éloignés, puisque Les aventures d'Eddie Turley relève d'une science-fiction tout à fait classique (sur le fond). Comme si ce principe de la succession d'images fixes évoquait et appelait de lui-même des thèmes futuristes.

D'ailleurs, dans le film de Courant, le procédé se justifie de manière très intelligente à l'intérieur même de la narration : le film que nous voyons est supposé être une compilation des photos subtilisées par le protagoniste aux Ministre des Images de la ville de Moderncity. Ces clichés sont entrecoupés de cartons aux textes philosophiques ou poétiques, qu'on devine extraits du journal intime du héros. Une narration à la première personne, assez belle, en voix off permet de lier tout cela et d'expliciter ce que les images suggèrent. Le narrateur et héros de cette histoire, c'est Eddie Turley, un agent travaillant pour les Pays Extérieurs et chargé de s’infiltrer à Moderncity pour comprendre puis faire chuter le régime totalitaire du Roi. On assiste donc à un récit de SF très classique et relativement prévisible, dans lequel Turley découvre un État policier, autoritaire et liberticide. Il devient grain de sable dans les rouages du pouvoir, finit par faire renverser la dictature et quitte le pays avec la femme aimée. Clairement inspiré de 1984 (la figure du Roi évoque Big Brother, et il est fait allusion à une sorte de novlangue où des mots comme « liberté », « pourquoi » ou « oser » sont interdits), le film évoque avant tout l'Alphaville de Godard : le noir et blanc, les paysages urbains aseptisés, la personnalité du héros, son amour pour une femme à la position ambivalente, la découverte progressive de la liberté et de la poésie pour cette dernière...

L'exploit de Gérard Courant ici, c'est de parvenir à nous plonger dans un univers de science-fiction parfaitement crédible tout en restant dans un très grand minimalisme. Pas d'imagerie science-fictionnelle foisonnante, pas de grandes visions futuristes, simplement le pouvoir de suggestion de ses très belles images : et on y croit totalement ! Symbole de la capacité même du cinéma de faire du fantastique à partir de son matériau fondamentalement réaliste. Ainsi, Les aventures d'Eddie Turley sont aussi et peut-être surtout une réflexion sur ce qu'est le cinéma. En faisant de son film une suite de clichés photographiques, Courant cherche à retrouver l'essence du septième art, qui n'est en réalité rien d'autre qu'une succession (certes très rapide) d'images fixes. Les photos du film sont des traces du monde mises bout à bout, et le rythme hypnotique auquel elles se succèdent réussit à créer l'illusion du mouvement, illusion fondamentale du cinéma. Par la puissance du montage, Courant parvient à réaliser un film de science-fiction expérimental et atypique mais néanmoins très efficace, et surtout une méditation poignante sur le pouvoir et sur la beauté de son art.

La fiche du film sur le site officiel de Gérard Courant.

À voir aussi sur le blog
Films de Gérard Courant : L'homme des roubines

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Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
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