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2 juin 2007 6 02 /06 /juin /2007 12:55
A l’occasion du 60e anniversaire du Festival de Cannes, le président Gilles Jacob a demandé à 35 cinéastes, issus de 25 pays, de réaliser chacun un court métrage de 3 minutes autour du thème – à la fois imposé et libre – de la salle de cinéma. La salle est vide ou pleine, désaffectée ou active. Elle est en tout cas le lieu de l’amour, de la nostalgie, de la colère, de la contemplation, toutes sortes de sentiments mêlés.
Le résultat est bien entendu inégal, comme dans tout film à sketchs, mais permet une expérience, un voyage dans l’univers de plusieurs des grands cinéastes de notre temps. C’est pour eux comme un retour aux sources : au format court-métrage, par lequel beaucoup ont commencé, et à la salle de cinéma qui, semble nous dire le film, reste l’endroit de tous les possibles.
Il est vrai que le film repose surtout sur des références à des cinéastes adulés par beaucoup (on retrouve par trois fois du Godard) et que les réalisateurs n'osent pas aborder une perception non-cinéphile du cinéma, celle d'un spectateur lambda qui irait voir un film d'action ou une comédie. A croire que pour être bon cinéaste, il faut avant tout connaître ses classiques. De plus, on en arrive bien souvent à une même conclusion : le cinéma offre du rêve contre la tristesse du quotidien, permet la réconciliation des cultures. Pas d'une folle originalité mais tout de même un beau message, on n'en attendait pas plus de ce film !



Pour le spectateur cinéphile, c’est un jeu permanent qui, grâce à la bonne idée de ne faire apparaître le nom du réalisateur qu’à la fin des 3 minutes, permet de tester sa culture ciné (reconnais-on le style ? un thème ? un acteur fétiche ? une référence ?). Un film ludique, donc, qui nous balade de déceptions en enchantements, de la perplexité au charme et permet au final d’établir sa petite hiérarchie personnelle. Je vais certainement en oublier mais voici :

Il y a d’abord des déceptions frappantes, avec par exemple « 47 ans après », de Youssef Chahine. Le problème d’un court-métrage, c’est qu’il est très difficile de se rattraper, une faute de goût le plombe entièrement. C’est le cas ici avec ce film qui démarre plutôt joliment par un réalisateur déçu par les critiques de son film. Et puis là, ellipse temporelle, 47 ans plus tard, Youssef Chahine (oui, c’était lui le personnage) reçoit le prix du 50e anniversaire du Festival. Plein d’autosatisfaction et limite hors-sujet (« Cannes et moi »), ce court est vraiment raté. Gus Van Sant a quant à lui choisi de montrer un baiser – chose qu’il trouve extrêmement cinégénique – entre le projectionniste d’une salle et une bimbo dans l’écran. On comprend un peu le thème (le rapport fiction/réalité) mais le résultat est vraiment trop kitsch pour être avalé. Michael Cimino fait son retour mais, honnêtement, on ne voit pas l’intérêt de son concert de salsa à la limite du vulgaire.

Certaines bonnes idées auraient mérité un traitement plus approprié : « The Bug », de Jane Campion est le plus déjanté de ces courts-métrages mais m’a laissé sceptique. Olivier Assayas parle d’amour et de trahison de façon un peu décevante. Depardon filme d’une jolie façon, bien qu’un peu brouillonne, un cinéma d’un pays arabe. Wim Wenders nous montre des enfants en Afrique dans un quasi-documentaire aux visées engagées mais pas vraiment transcendant. Les Chinois - Tsaï Ming-Liang, Chen Kaiger, Zhang Yimou - évoquent des souvenirs d'enfance, plus ou moins autobiographiques... Les Dardenne savent forger une ambiance oppressante mais on ne comprend pas trop ce que fait Emilie Dequenne. Kaürismaki a de l'idée, mais sa « Fonderie » manque d'humanité. J'avoue n'avoir pas non plus saisi le propos de Wong Kar Waï bien que la bizarrerie de ses 3 minutes soit assez plaisante.

Mais il y en a de nettement plus réussis. Sur le mode autobiographie, Nanni Moretti, est hilarant dans son journal intime cinématographique. Lelouch, dans « Cinéma de Boulevard », nous parle de la rencontre de ses parents tandis que Ginger et Fred dansent sur l’écran. Raoul Ruiz nous entraîne dans un étrange dialogue entre un cinéphile aveugle et sa nièce anthropologue. Amos Gitai nous parle politique avec une séance interrompue à Varsovie en 36 et 70 ans plus tard à Haifa. Elia Suleiman organise un ballet burlesque dont il a le secret. Takeshi Kitano filme une salle du cinéma qui fonctionne moyennement bien. Theo Angelopoulos quant à lui filme Jeanne Moreau avec, en contre champ, Marcello Mastroianni dans L'Apiculteur, et c'est bouleversant. Chez Konchalovski, l'étreinte est torride - et tant pis pour Huit et demi, que ne regarde désormais plus que la caissière de la salle. L’hommage à Artaud d’Atom Egoyan effleure avec tact le thème des rapports entre fiction et réalité et offre mine de rien un joli portrait de femmes. Polanski est léger et drôle avec son « Cinéma Erotique », dont on aura vite compris le « truc » mais qui fera assurément rire. Dans tous ces cas-là, on a une vision de cinéaste véritablement intéressante et réussie sur le plan thématique et/ou scénographique.

Et puis il y a ceux qui sont nettement au dessus du lot. David Cronenberg continue à nous angoisser avec le suicide du dernier juif du monde dans la dernière salle de cinéma du monde, un plan fixe agrémenté des commentaires cyniques de deux présentateurs. Pessimisme, quand tu nous tiens… Heureusement, il y a des courts comme celui de Walter Salles pour nous remonter le moral : ses deux paysans-rappeurs brésiliens, rêvant de Cannes, sont irrésistibles. « Anna », d’Inarritu est un perle de sensibilité et de douceur qui célèbre l’humanité du cinéma. Bille August fait preuve d’une grande sobriété et d’une force remarquable avec un plaidoyer pour l’universalité du cinéma (même si celle-ci doit passer par l’invention). Côté un peu plus violent, Lars Von Trier fait lui-même la peau à un voisin de salle encombrant, et personne ne le lui reproche ! Kiarostami filme tout simplement des femmes qui pleurent devant Roméo & Juliette parce que le cinéma, c’est aussi la simplicité des émotions. Manoel de Oliveira, assez sérieusement à l'ouest, mais plein d'humour, a exhumé un improbable film muet... Ma perle à moi reste tout de même celle-là : les frères Coen ont réembauché le héros (Josh Brolin) de No country for old men, ici cow-boy qui part à la découverte des Climats, de Nuri Bilge Ceylan. Le cinéma pour tous : « World Cinéma » est bien le titre qu’il lui faut. Pour finir, Ken Loach est hilarant avec le portrait d’un père et d’un fils qui veulent aller au cinéma mais hésitent entre blockbusters et comédies de sous-zone (dont une qui parle d’Hitler !). En fin de compte, ils iront plutôt au match de foot. Belle manière de terminer par une pirouette ce film éminemment cinéphile.


Lors de la conférence de presse (dimanche 20 avril 2007)


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Published by lucyinthesky4 - dans Evénements
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commentaires

Carcharoth 14/12/2007 19:02

La selue chose que l'on peut regretter en lisant le nom des réalisateurs, c'est le manque de jeunesse, de place faite à la découverte de nouveaux visages et de nouveaux talents. Mais bon pour un hommen sur qu'il vaut mieux prendre des "vieux" éhéh.

Carcharoth 06/06/2007 13:32

Tient ce cher Kitano en photo ! J'ignorais qu'il avait participé a ce projet, quelle bonne idée ! Il aurait fallu demander a Miike aussi, ça uarait mis une touche de folie...

So 06/06/2007 01:44

Ou est-ce qu'on peut voir ce film ? Il passe en salle ?
Sur canal ciné, j'ai vu le court de Kitano que j'ai bien aimé, celui de Nanni Moretti que j'ai franchement adoré et celui de Michael Cimino, je pense vu ce dont je me souviens, qui m'avait moyennement plu.
Le concept est sympa ( comme tout les trucs du genre de toute manière, paris je t'aime, c'était le meme topo ) mais c'est sur que selon les réalisateurs on peu jamais être sur du résultat...

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