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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 18:57

Lisa (Reese Witherspoon) est une joueuse de soft ball de trente-et-un ans qui, découvrant sa non-sélection dans l'équipe nationale, se voit contrainte de se reconvertir. Tous ses repères s'effondrent et elle doit trouver quoi faire, désormais, de sa vie. Ce carrefour existentiel, auquel elle se trouve sans en avoir vraiment envie, est incarné par deux hommes : Matty (Owen Wilson), vedette du base-ball et George (Paul Rudd), un fils à papa embarqué dans une histoire d'escroquerie à laquelle il ne comprend rien. James L. Brooks, maître rare et discret de la comédie américaine, se tient au plus près de son héroïne, l'accompagne dans ses atermoiements et livre ainsi une comédie romantique délicate, drôle et troublante, moins superficielle qu'il n'y paraît.
 
Car Comment savoir se demande ce que s'est toujours demandé la comédie américaine depuis qu'elle existe : comment trouver le bonheur ? Et comment savoir, avant tout, si on est heureux ou pas ? Pour répondre à cette question essentielle, plus qu'entre deux hommes, Lisa doit choisir entre deux regards sur l'existence : entre optimisme et pessimisme, entre enthousiasme béat voire bébête et intelligence angoissée et incertaine. Substituant dans un geste sinon féministe, en tout cas « féminisant », la traditionnelle dualité entre la blonde et la brune à l'alternative blond/brun, James L. Brooks réalise un conte moral quasi rohmerien. Owen Wilson et Paul Rudd incarnent deux formes opposées de masculinité, ni l'une ni l'autre agressive ou caricaturale. D'ailleurs, si Lisa fait un choix à la fin, elle n'abandonne pas les possibilités offertes par la vie entrevue avec l'autre homme. J'essaie ici de ne pas dévoiler la fin de l'histoire (d'où la formulation un peu alambiquée), mais il faut bien avouer qu'on devine assez rapidement qui sera l'élu de l'héroïne. Néanmoins, Comment savoir vaut avant tout comme film d'hésitations, d'erreurs, de quête, de recherche du bonheur en somme.
 
Dans un livre passionnant consacré à la comédie de remariage américaine, le philosophe Stanley Cavell louent les films de ce genre pour leur attachement à la quête quotidienne et ordinaire du bonheur et leur philosophie (très américaine) du perfectionnisme. Les personnages des films qu'affectionnent Cavell se posent des questions pratiques telles que « est-ce que je vis comme je devrais vivre ? » ou même « pourquoi être en couple plutôt que tout seul ? ». Comment savoir n'a cessé de me faire songer à ces réflexions, présentes dans un ouvrage d'ailleurs intitulé À la recherche du bonheur. En bon adeptes du perfectionnisme, les personnages de Brooks cherchent non à faire le bien, mais à faire mieux – ceci est particulièrement incarné ici par le personnage d'Owen Wilson, un peu crétin mais tellement touchant dans sa volonté de s'améliorer et de comprendre ses errements et ses indélicatesses. De même pour l'héroïne qui s'échine à suivre les petites consignes pratiques qu'elle collectionne et colle sur le miroir de sa salle de bain (« se juger soi-même avant de juger les autres » etc.). Ce type de petits détails bien vus qui parcourent le film participe du plaisir immense et de l'impression d'authenticité que le film procure. De manière générale, tous les personnages sont traités avec un grand tact, chacun est attachant à sa manière, dans son obstination à rester soi-même tout en cherchant à composer avec les autres. Le regard porté sur eux par le cinéaste est d'une tendresse et d'une finesse rares.
 
Owen Wilson, Paul Rudd et Reese Witherspoon. Sony Pictures Releasing France

Comment savoir
est également une comédie excellemment jouée. Reese Witherspoon est adorable, espiègle et imprévisible. Autour d'elle, Owen Wilson, le seul acteur au monde à pouvoir rendre un niais surexcité aussi attachant, et jouer l'idiotie avec tant de douceur et de secrète inquiétude ; et Paul Rudd dans son meilleur rôle, avec son visage bouleversant un peu perdu et hésitant, plein d'appréhension. Finalement, c'est la partie Jack Nicholson qui intéresse le moins, l'acteur surjouant un numéro un peu prévisible dans le rôle du père sans scrupule de George – et on se fiche un peu de ses histoires d'arnaques financières. On ne croit pas trop, non plus, à ce personnage de petit salaud, certainement parce que Brooks préfère filmer ses héros fondamentalement bons et « perfectibles ». Pour autant, Comment savoir n'est en rien un film mièvre : au contraire il est d'une grande lucidité sur ce déchirement qui consiste à choisir quel genre de vie on veut mener, cette abîme de doutes qui est celle de la liberté et du bonheur mêmes. Une discrète mélancolie qui rehausse ce film par ailleurs sublimement dialogué et très drôle (les répliques crétines d'Owen Wilson, les scènes avec l'assistante de George, entre autres).
 
Comment savoir n'est pas une comédie hystérique ou agressive, il joue plutôt sur la sobriété et la douceur. L'accueil réservé à ce film me paraît relativement incompréhensible, la majorité des critiques ne prenant même pas la peine de voir ce qui est évident : la beauté du regard de cinéaste de James L. Brooks, la finesse dans l'écriture de ses personnages, et l'intelligence (au sens fort de « compréhension » et de « lucidité ») qui traverse le film. Comme si toutes les comédies romantiques se valaient en mièvrerie et en crétinerie, et qu'aucun regard singulier et original ne pouvait en sortir. Eh bien si, et James L. Brooks est l'auteur brillant de ce beau film qui est d'ores et déjà la meilleure comédie romantique de l'année.
 
[Une version charcutée de ce texte a été publiée dans le blog des lecteurs du site des Inrocks ici.]

45étoiles

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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

Anna 15/02/2011 23:49

Yeah, Snifff, tes interventions sont rares mais très précieuses!
Tout à fait d'accord, évidemment. C'est plein d'idées en effet, brillamment écrit et les personnages sont tellement beaux.
J'aurais voulu le revoir moi aussi, mais à Bordeaux il est sorti de l'affiche au bout de deux semaines...

Snifff 15/02/2011 22:59

Mon film de l'année pour l'instant. Je suis retourné le voir aujourd'hui pour en avoir le coeur net. Est-ce que ce film allait tenir le coup du second visionnage. Et oui, c'est sublime, c'est subtil, c'est fin, c'est extrêmement intelligent et profond et c'est truffé d'idées de mise en scène et scénaristiques absolument géniales (la scène de la demande en mariage, incroyable). Les dialogues sont merveilleux, les acteurs sont exceptionnels (Paul Rudd dans son meilleur rôle en effet, et Owen Wilson incroyable) et on éprouve tellement de choses pour ces personnages qui hésitent qui se questionnent. Monsieur Brooks sait faire des films comme on en faisait en 40 aux USA et c'est suffisamment rare pour être souligné.

selenie 02/02/2011 08:12

Le réalisateur de l'excellent "Pour le pire et pour le meilleur" ne peut cacher les défauts d'un scénario qui montre bien vite ses limites. Le parallèle et l'histoire d'amour entre le trio est parasité par une pseudo-intrigue financière dont on se fout royalement. Reese Witherspoon est adorable mais ça ne suffit pas on reste sur notre faim. 1/4

Eva 30/01/2011 16:21

Ah merci Anna tu as pu mettre des mots sur mon ressenti sur ce film. Je n'arrivais pas à expliquer pourquoi j'aimais ce film. Il nous concerne tous, il est vraiment touchant et les personnages très attachants. Je l'ai vu il y a quelques jours et j'y repense encore. Du très bon travail même si je l'ai trouvé un peu inégal et avec quelques flottements dans le rythme. Mais un bon film. Je n'irais tout de même pas jusqu'à dire meilleure comédie romantique de l'année. Ce n'est d'ailleurs pas une comédie romantique à mes yeux. Bref, bisous.

Bob Morane 29/01/2011 09:53

Ce que j'ai aimé, c'est ce regard intelligent sur tous les petits gestes et détails qui déterminent le choix qu'elle va faire. Et pour une fois aussi, ce n'est pas le dragueur baiseur forcéné, ni le fricard imbue de lui-même qui est la vedette. Il y a là enfin, une très belle histoire plus proche de la réalité, avec plus de doutes que de certitudes. Comment savoir pose de bonnes questions sans forcément donner de réponses.

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