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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 12:14
À l'origine de ce qui suit, ce triste constat : Un conte de Noël, oeuvre passionnante, ne m'a pas touchée. Tentative désespérée d'exprimer mon désarroi et ma perplexité devant ce film de tous les paradoxes, que j'ai adoré et détesté à la fois... J'ai tout à fait conscience que je suis en plein délire !

À l'origine, Abel et Junon eurent deux enfants, Joseph et Elizabeth. Atteint d'une maladie génétique rare, le petit Joseph devait recevoir une greffe de moelle osseuse. Elizabeth n'était pas compatible, ses parents conçurent alors un troisième enfant dans l'espoir de sauver Joseph. Mais Henri qui allait bientôt naître, lui non plus, ne pouvait rien pour son frère - et Joseph mourut à l'âge de sept ans. Après la naissance d'un petit dernier, Ivan, la famille Vuillard se remet doucement de la mort du premier-né. Les années ont passé, Elizabeth est devenue écrivain de théâtre à Paris. Henri court de bonnes affaires en faillites frauduleuses, et Ivan, l'adolescent au bord du gouffre, est devenu le père presque raisonnable de deux garçons étranges. Un jour fatal, Elizabeth, excédée par les abus de son mauvais frère, a "banni" Henri, solennellement. Plus personne ne sait exactement ce qui s'est passé, ni pourquoi. Henri a disparu, et la famille semble aujourd'hui dissoute. Seul Simon, le neveu de Junon, recueilli par sa tante à la mort de ses parents, maintient difficilement le semblant d'un lien entre les parents provinciaux, la soeur vertueuse, le frère incertain et le frère honni...

Depuis trois jours, je tourne et retourne la question dans ma tête, et je ne sais toujours pas. Je ne sais pas si j’ai aimé Un conte de Noël. Conformément au souhait de Desplechin, qui dit ne pas aimer les critiques « oui, mais… » (« Quand j’aime un film, c’est totalement »), je n’ai ici pas l’intention d’en faire une critique mitigée. Simplement une critique perplexe, hésitante et profondément tiraillée. J’ai le sentiment qu’il faut être entier vis-à-vis de ce film incontestablement passionnant et puissant, seulement je ne sais dans quel sens l’être. Tout ce que je peux dire en faveur du dernier Desplechin je sens bien que je pourrais le retourner contre lui, et vice versa. Ce film me pose problème, ce film m’emmerde. J’imagine que l’on peut dire que c’est déjà une qualité en soi.

Dans les Inrocks cette semaine, Serge Kaganski écrit « Comme un repas de Noël, Un conte de Noël offre à boire et à manger, à ressentir et à penser, sans lésiner sur la quantité. On en sort rassasié, comblé. ». La métaphore est bien trouvée, et elle est vraie, mais j’irai même plus loin : comme d’un repas de Noël, on en sort aussi gavé et lessivé. Je n’ai rien vu d’aussi épuisant et éprouvant dans une salle de cinéma depuis Promets-moi de Kusturica (et Anne Consigny, Hippolyte Girardot et Catherine Deneuve. JC Lother / Why Not Productionscroyez-moi, ce n’est pas peu dire !). Car le film tente de tout embrasser, et même tout et son contraire : la famille, son poids, sa valeur, l’inquiétante proximité de l’amour et la haine, le poids des blessures passées, l’ombre indélébile de la mort et du deuil… Et il y réussit, c’est vrai, mais sans, me semble-t-il, faire l’exploit de s’éviter le poids immense et accablant de l’œuvre quasi-métaphysique.

Le film donne l’impression d'être refermé sur lui-même, comme s’il n’y avait rien de plus à dire sur lui que ce que lui-même dit, une sorte d’autosuffisance qui est pour moi quelque chose d’assez désagréable : pour reprendre la terminologie barthesienne, je préfère les films « scriptibles » aux films seulement « lisibles ». Ceci n’est qu’une impression, évidemment, sinon je ne serais pas en train de taper ces mots en me demandant s’ils ont bien un sens, mais elle est tenace et désarmante… Un conte de Noël est d’une certaine manière un film sublime, au sens que Kant donne à ce terme : une œuvre écrasante et imposante, d’une puissance signifiante qui confine à l’effroi. Du coup, quelque peu étriquée dans ma position de spectatrice, devant ce film pas vraiment ouvert (même s'il reste accessible et relativement populaire), ce que j’ai ressenti est fabuleux et révoltant à la fois. Et ça explique peut-être mon désarroi total.

Car, c’est évident, comment ne pas tomber baba d’admiration devant ce foisonnement permanent, cette profusion hallucinante, ce tourbillon d’idées et de sentiments ? Comment ne pas crier au génie ? Emporté par cette ampleur phénoménale et hors norme, Un conte de Noël se retrouve dans l’éternelle et problématique position de l’œuvre poétique au sens large : tellement profonde qu’elle pourrait être vide, tellement signifiante qu’elle pourrait ne plus rien vouloir dire, tellement foisonnante qu’elle pourrait se perdre…

Mathieu Amalric et Jean-Paul Roussillon. JC Lother / Why Not Productions« Famille, je vous hais ». Ciment majeur de toute une tradition littéraire comme cinématographique, la famille est le lieu de l’intensité absolue dans les relations humaines, dans l’amour comme dans la haine, thématique que le cinéaste développe avec un grand talent, mais malheureusement sans jamais vraiment dévier de son postulat de départ. Pour ce dandy misanthrope qu’est Desplechin, la famille est un carcan destructeur dans lequel l’amour n’a que peu à faire. C’est un point de vue. Egal à lui-même du début à la fin, Desplechin orchestre avec brio ce jeu de massacre aussi jouissif que déconcertant. Le film mêle très habilement tragédie et comédie, trouvant systématiquement dans l’une ce qui relève de l’autre. Disert sans être verbeux, intelligent sans être fumeux, Un conte de Noël possède tout de même quelque chose de vaguement irréel voire poseur, il évolue dans un monde qui n’existe pas, comme en témoigne le décor improbable de cette maison immense dans laquelle on se perd.

Le problème majeur reste l’absence des personnages à eux-mêmes (voir l’extrait de Nietzsche que Roussillon lit à Anne Consigny : « Chacun est à soi-même le plus lointain ») comme au monde, qui certes les constitue en tant qu’entités dramatiques mais les empêche, à mes yeux en tout cas, d’exister réellement. Des ombres, des fantômes presque, voilà ce que sont les personnages de ce Conte de Noël. Il est presque paradoxal d’écrire ceci à propos d’un film aussi physique, et qui finalement laisse autant de place au verbe qu’à la chair, mais justement, l’âme a déserté le corps de la plupart des membres de la famille. Desplechin a parfaitement le droit d’écrire de tels personnages, mais je déplore pour ma part le manque de contrepoint réel à cette froideur permanente, à cette sécheresse d’autant plus dérangeante que le metteur en scène s’évertue presque en vain à la secouer par l’abondance de ses idées. La liberté superbe du metteur en scène ne déteint malheureusement pas vraiment sur les « objets » (plus que les sujets) qu’il filme.

En effet, les personnages certes entretiennent des relLaurent Capelluto et Chiara Mastroianni. JC Lother / Why Not Productionsations incroyables, se disent des choses inimaginables, mais ils ne m’en paraissent pas plus libres. Au contraire, à l’étroit dans la haine qui les constitue, ils semblent parfois coincés dans un déterminisme pernicieux. Une sorte de psychanalyse sommaire, comme si on plaquait du mécanique sur de l’humain. Du coup, le regard porté par Desplechin sur ses personnages m’a gêné : avec une sorte de mépris complaisant, en démiurge absolu, il semble s’amuser à les manipuler, comme si le film ne se construisait qu’à l’insu de ses personnages. On peut aimer ça, moi cela m’a semblé quelque peu malsain. La conséquence de ceci est qu’on a du mal à croire à la souffrance des membres de cette famille atypique et aux sentiments qu’ils se portent, et qu’aucune empathie n’a été pour moi possible. De ce désintérêt naît ce triste constat : l’émotion n’affleure vraiment qu’à de rares moments.

Les deux plus beaux personnages sont alors ceux qui justement échappent à cette animosité ambiante : le père pétri d’humanité et de tendresse joué par Jean-Paul Roussillon et la belle-fille pleine d’une mélancolie dont elle ne comprend que tardivement la source (sublime Chiara Mastroianni). Ils aèrent le film, lui confèrent la grâce qui lui manque parfois (sans pour autant perdre leur gravité) et sont à l’origine de ses plus belles séquences. Ils restent comme les autres, profondément insondables, mais ils sont infiniment moins systématiques. Eux sont bel et bien vivants. Ceci dit, l’ensemble de la troupe de comédiens est malgré tout absolument formidable, les moments de jeu les plus jubilatoires étant ceux qui existent quelque peu en décalage avec l’oppressante atmosphère générale : par exemple, la haine dite sur le ton de l’amour et de l’humour dans la fameuse confrontation Deneuve/Amalric dans le jardin enneigé.

Des personnages qui n’existent pas vraiment, dans un décor irréel (artificiel ?), ça a aussi quelque chose de beau… Comme un songe. Songe qui permet toutes les extravagances, toutes les audaces ; et Desplechin fait preuve d’une maestria impressionnante dans une mise en scène en perpétuelle réinvention, cherchant à chaque instant de nouvelles formes et de nouvelles idées. Là-dessus, il n’y a rien à dire sinon à admirer le talent infini de Desplechin à saisir à chaque instant le bon ton, la bonne distance pour filmer admirablement l’affrontement incessant et la haine érigée en mode de relation. Là encore on regrette que cette liberté ne soit pas celle des personnages. Finalement, si ces derniers ne restent que des ombres, c’est peut-être justement pour permettre au metteur en scène de se jouer d’eux avec un talent proche de l’insolence. Un rêve de cinéaste ?

Le superbe final prononcé par Anne Consigny et emprunté au monologue de Puck dans le Songe d’unJean-Paul Roussillon, Emile Berling, Chiara Mastroianni, Thomas Obled et Clément Obled. JC Lother / Why Not Productionse nuit d’été de Shakespeare (« If we shadows have offended / Think but this, and all is mended / That you have but slumber'd here / While these visions did appear ») résume bien ce sentiment et Desplechin semble assumer au final l’outrance et l’absence de réalisme (le surréalisme, presque) de son drame : c’est du théâtre, les mecs ! Ah ben oui, j’aurais dû y penser… De ce point de vue là, le film est plutôt cohérent.


« J’adore les films sur lesquels je change d’avis tout le temps », dit Desplechin. Dans ce cas, c’est clair, j’adore Un conte de Noël. Rendez-vous dans quelques jours, quand j’aurai revu ce film proprement incroyable.



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Published by lucyinthesky4 - dans A contrario
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commentaires

Jérémy 10/08/2008 00:11

Quelle magnifique texte. Je me sens tout petit en lisant ça...
Je ne savais pas trop non plus quoi vraiment penser de 'Ce conte de Noël' à la sortie de la salle pour finalement me rendre compte que c'était le choc d'une claque que j'avais prise, une claque cinématographique si j'ose dire. En tout cas j'adore te lire, c'est vraiment passionnant.

"Cette idée de l'oeuvre tellement grande, brassant tellement de sens qu'elle nous échappe."
J'ai un peu de mal avec ça aussi. Ca me fait penser à ce que dit Bruno Dumont de ses films, qu'il ne les controle pas totalement, qui lui échappent, et qui finalement émanent des choses dont il ne se rendait pas potentiellement compte. C'est dur à comprendre je trouve aussi...

"Mais je ne fais pas confiance aux larmes"
C'est magnifique Alain. =)

MiKLR37 29/05/2008 17:24

Très beau texte qui colle en tous points à mes idées et à mon ressenti du film. J'ai eu beaucoup de mal à écrire sur ce film paradoxalement...

pierreAfeu 25/05/2008 15:03

Joli texte en effet, et très juste en ce qui me concerne. Tu exprimes très bien ce que j'ai moi-même ressenti. Cette belle mécanique, qui finalement ne laisse pas d'espace aux personnages, m'a empêché de ressentir la (presque) moindre émotion.
Je ne rejoins pas, en revanche, le commentaire de VincentLesage : cette idée de l'oeuvre tellement grande, brassant tellement de sens qu'elle nous échappe, me semble plutôt creuse. Se remettre en cause, pourquoi pas, s'interroger sur son ressenti, oui, mais affirmer, comme un pré-supposé, que l'oeuvre est grande parce qu'elle nous laisse perplexe, non. Le questionnement prouve que l'oeuvre a de l'intérêt, mais n'allons pas en conclure autre-chose.

al111 25/05/2008 11:50

D'abord, bravo pour ton texte, qui est bien plus qu'une critique. Et je suis d'accord avec toi pour dire que le film peut ne pas toucher. J'ai pleuré devant nés en 68, et presque pas devant celui-ci. Mais je ne fais pas confiance aux larmes.
Tu dis que ce film n'est pas scriptible. Ça fait bien longtemps que je n'ai pas suivi un cours de philo, et j'ai peur de faire un contre-sens, mais l'écrasement que tu as ressenti, l'effroi devant la puissance de l'oeuvre, te fait sortir un texte magnifique et bouleversant. Si c'est pas scriptible, alors je ne comprends plus rien...
Merci de t'être livrée de la sorte. C'était très beau de te lire.

ffred 25/05/2008 02:28

Le film français de l'année !!! (pour l'instant !)... J'avais détesté Rois et reine mais celui là est le chef d'oeuvre de Desplechin. Rien à dire, que magique, passionnant, émouvant...Un grand coup dans le coeur...

Nostalgic du cool 24/05/2008 19:53

Pour Orange Mécanique arrête de réfléchir c'est un chef d'oeuvre ! C'est vrai que paradoxalement ta critique malgré sa perplexité a titiller ma curiosité, je suis vraiment impatient de le voir.

VincentLesageCritique 24/05/2008 19:28

Anna, et si l'expression de perplexité était finalement le meilleur des compliments que l'on puisse faire à Desplechin ? Tellement sublime que tu te remets en cause. Tellement majestueux que tu ne le comprends pas entièrement. Et si...

MG 24/05/2008 18:39

N'ayant pas encore vu le film je me suis arrêté à l'intro mais c'est vrai que par moment on ne sait pas réellement exprimer ce qu'on ressent et ce pourquoi on est resté fermé face au film. La pire des expériences de ce genre fut pour moi devant Orange Mécanique dont je ne sais toujours pas quoi penser !

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