Elephant, téléfilm expérimental réalisé par Alan Clarke pour la BBC en 1989, a donné son titre et une part de son concept au chef-d'uvre de Gus Van Sant, palmé en 2003. Ce moyen-métrage consiste en une suite dix-huit assassinats perpétrés à Belfast en Irlande du Nord. Dix-huit scènes de meurtre, et rien d'autre. Aucune musique, aucun dialogue, aucune mise en situation, aucune explication, aucun véritable personnage (on ne sait rien d'eux) : simplement le fait brut et barbare, la violence pure, l'acte de tuer en lui-même. Les scènes sont toutes structurées de manière similaire : la caméra suit, le plus souvent de dos, le futur meurtrier qui marche dans des rues, des couloirs ou des halls totalement vides, à la recherche de sa victime, qui la trouve et qui tire. Chaque séquence de meurtre s'achève avec un plan fixe sur le cadavre de la victime.
On ne connaîtra le lieu exact, le moment, les circonstances ou les motivations d'aucun des assassinats. Le long-métrage éponyme de Gus Van Sant se consacrera quant à lui à une catastrophe en particulier, celle de la fusillade au lycée Colombine. Il multipliera les pistes explicatives pour au final n'en choisir aucune et conclure sur l'inexplicabilité d'une telle violence. Mais chez Alan Clarke, c'est la représentation de l'idée générale de meurtre qui est visée. Non pour être percée à jour, mais simplement pour être exhibée dans toute son absurdité. Ce que GVS reprendra avec génie quinze ans plus tard, c'est l'idée d'une barbarie exposée sans détour, comme un indicible, un incompréhensible, un trou dans le temps qu'on ne peut dire avec des mots. Qu'on ne peut que montrer. Le monde d'
Elephant est un monde de silence et de vide.
Alan Clarke, artiste plasticien radical, livre un film hypnotique et suffocant qui montre la violence sans la moindre complaisance, et d'autant plus angoissant que l'issue de chaque scène est connue d'avance. Loin de banaliser la violence en l'accumulant, Clarke nous la rend plus insupportable. Le cinéaste ne s'intéresse pas aux personnages donc à la vie, mais à l'acte pour lui-même, désincarné et hors du temps. Cette impression de regarder une mécanique imperturbable, un cycle sans fin, se dérouler sous nos yeux est assez perturbante car ce qu'elle dit au final, c'est que la barbarie est une négation absolue de l'humain. Une expérience cinématographique extrême et très troublante.
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