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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 20:40
Wild Bunch Distribution

Pour résumer grossièrement mon impression sur le dernier « film choc » de Gaspar Noé, j’avouerai en être sortie passablement agacée alors que jusqu’à la moitié, la fascination et l’admiration l’avaient emporté. Pour l’anecdote, nous avons eu droit au premier quart d’heure du film avec un écran coupé de moitié. Le temps qu’un technicien vienne arranger cela et redémarrer le film au début, je me morfondais à l’idée de devoir me coltiner trois heures de séance. J’ai pourtant réussi à me laisser happer à nouveau par cette expérience sensorielle souvent passionnante.

Trêve de considérations personnelles, parlons de ce film à nul autre pareil. Le générique complètement hypnotique (et illisible) est l’entrée en matière idéal pour ce trip immersif que constitue Enter the void. Une fois cette mise en place achevée, le film se fera moins violent visuellement mais tout aussi impressionnant de maîtrise formelle et d’invention (en tout cas dans sa première moitié). Tout le début du film se déroule en caméra subjective : nous sommes dans la tête du protagoniste, un petit dealer nommé Oscar qui partage un appartement avec sa sœur strip-teaseuse, Linda. Nous percevons tout à travers ses yeux. Noé pousse la tentative de réalisme jusqu’à intégrer de très courts inserts noirs pour figurer les battements de cils du personnage. Ces premières séquences sont absolument fascinantes dans leur jusqu'au-boutisme, d’autant que l’atmosphère déjà distordus signale le trip à venir. Les couleurs et les lumières de la nuit tokyoïte sont proprement hallucinantes, comme si le réel était déjà contaminé par l’onirique et le psychédélique. Quand Oscar prend réellement de la drogue, la distorsion du réel atteint son paroxysme et le monde extérieur fait place à une séquence complètement barje. Noé ose filmer cette succession de formes colorées abstraites pendant plusieurs minutes et c’est assez soufflant.

Wild Bunch Distribution

Je crois ne rien déflorer de l’intrigue en disant qu’Oscar est assassiné au bout d’une demi-heure de film à la suite d’un deal foireux. À partir de là, nous parcourons le monde du point de vue du mort qui prend du recul temporel et spatial sur la réalité. Les théories du Livre des morts tibétain, présentées très explicitement par l’ami du héros au début du film, annoncent le programme du film : après la mort, on flotte, on se souvient, on hallucine, et puis on choisit en qui se réincarner (dialogue un peu explicatif mais qui a le mérite de donner un guide au spectateur pour les événements à venir). La caméra se met donc à arpenter le monde (les rues et immeubles de Tokyo) d’une manière non-agressive pour le spectateur, plutôt douce malgré la cruauté des choses qu’elle montre. On s’étonne tout de même de quelques tics et autres bizarreries : la caméra à tendance à se précipiter dans tout ce qui ressemble de près ou de loin à un trou ou un orifice (plaie de balle, cuvette des toilettes, vase, vagin…).

Malheureusement, il nous faut alors nous coltiner les souvenirs ultra-répétitifs du personnage et l’« analyse » de sa relation pour le moins complexe avec sa jeune sœur, dont il est très proche depuis le décès de leurs parents dans un accident de voiture (qui nous est montré, évidemment). Là, on comprend quand même que Noé n’est pas un psychologue très fin. Les personnages sont dessinés à la truelle : Linda, toute innocente quand elle arrive à Tokyo avec son nounours dans la main, devient strip-teaseuse sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Sur le plan philosophique, on n’est pas mieux servis. La vision du monde déployée par Noé est pour le moins sordide : le sexe et la drogue sont ici tout sauf festifs. La chair est triste, les gens sont mauvais. Cette misanthropie et ce désabusement ne sont pas problématiques en eux-mêmes mais donnent naissance à des séquences plus qu’agaçantes et à des images estampillées « choc » un peu gratuites (l’accident de voiture, donc, et le fœtus avorté de Linda).

Wild Bunch Distribution

Le coup de grâce final arrive avec une scène de sexe interminable filmé en partie de l’intérieur d’un vagin (sic) et figurant la (re)(pro)création et donc la réincarnation du protagoniste. Le void, on le comprend (?) à la fin, c’est le monde, celui qui nous est donné ou jeté à la gueule à la naissance. On est tellement mieux dans le ventre de maman ou flottant au-dessus du monde après sa mort… J’avoue que la pensée philosophique de Noé ne me branche pas particulièrement. C’est un peu le void spirituel. Voilà certainement un cinéaste plus doué pour faire ressentir que pour faire penser. La virtuosité ne fait pas tout mais elle parvient dans les meilleurs moments du film à générer un maelström de sensations assez fascinant. Si le film n’avait pas duré 2h30 (ou ces 2h30 là en tout cas) et si Noé n’avait pas saupoudré le tout de considérations philosophiques bidons (il faut bien le dire), Enter the void aurait constitué le trip ultime, une sensationnelle plongée dans la synesthésie. En l’état, il est déjà une expérience psychédélique plutôt cool et un film-dispositif qui ne ressemble à aucun autre.

[Cette critique a reçu le concours, à l'inspiration et à la correction, de Pierre l'asiaphile, aka nostalgic du cool]


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

Olivier 15/01/2011 00:30

Waw c'est fou comme on a eu la même vision du film les mêmes impressions ...
J'ai adoré, surtout la première partie... Mais le flottement de l'âme d'Oscar mort est souvent trop redondante, parfois génialissime quand même. Je n'ai vraiment pas apprécié la multitude de scènes de X, le foetus et la mort des parents (encore moins le sexe de l'interieur...). J'ai adoré la philosophie du truc, le point de vue de Noé sur la mort, les EMI, la réincarnation... , et puis les graphismes, les idées et les jeux de lumières tout ça c'était beau mais y'avait des parties vraiment sombres quand même, et on passe la moitié du film dans l'obscurité. Bon alors j'vais dire que je suis mitigé mais que ce film est quand même à voir. Ta critique est géniale au fait.

Quelqu'un pourrait m'expliquer la fin ? Qui accouche ? De qui ? C'est la réincarnation alors ?


Merci, cheers, Oli

janenine 13/12/2010 13:36

Belle coquille vide....
L'anti 2001 de Kubrick.
Noé ne fait décoller que notre oeil, et ces histoires de chiotes, ruelles, égouts (j'en passe) mal odorants nous laisse une sensation acre.

fx77 01/06/2010 15:15

divisionc'est amusant de retrouver dans ces divers analyses pour ou contres, les memes impressions. a savoir FASCINATION et AGACEMENT ! comment Noé peut-il passer du sublime au navrant, du genie a la crétinerie naive ?

Nostalgic du cool 22/05/2010 16:49

Heureux de voir que je t'ai forcé à réagir Mickael ! Quel inspirateur je fais sur ce film (et quelle modestie) ! Je suis plutôt d'accord avec toi sur ton premier paragraphe, comme je l'ai dit le postulat de cette partie m'a totalement emballé, c'était osé, innovant et impeccable visuellement, la manière dont est filmé la mort d'Oscar est étrangement fascinante (d'ailleurs cette scène violente ne m'a pas semblé racoleuse, ou facile, ce ne sera pas le cas de toutes les scènes "trash" du film). Ensuite, comme tu le dis, ce qui est dommage c'est cet espèce de systématisme dans la mise en scène, qui se retrouve surtout dans la deuxième partie du film et qui se ressent d'autant plus que la symbolique de tout cela (l'âme d'Oscar parcourant Tokyo) m'a paru assez lourdingue à la longue.
N'ayant pas vu Irréversible (du moins pas encore) je ne peux comparer mais je n'ai pas aimé le traitement de la violence par Noé, certes c'est une réalité crue qu'il montre mais avec une insistance, une gratuité voire une récurrence avec certains plans (notamment l'accident de voiture) qui m'ont d'abord gêné, ce qui n'est pas un mal, puis assez franchement exaspéré. C'est comme la scène du fœtus, je n'aie pas saisi son interêt et donc le plan m'a paru dépourvu de sens, juste provoc. Après sur la philo du film je dois avouer que les thèmes de Noé que tu évoques comme la réincarnation, la fascination pour la maternité et la tétée m'ont laissé totalement indifférent, peut être est ce du, comme tu le dis, à des conceptions qu'ont a du mal à accepter mais il n'empêche que tout ça m'a semblé parfois plutôt simpliste dans la réflexion.
Comme tu le dis à la fin je pense que Noé est trop présent, il devrait essayer de déléguer plus, on voit ici qu'il fait tout (réalisation, dialogue, scénario) et si formellement c'est très fort sur le fond ça laisse quand même une sensation de gâchis, qu'un bon scénariste aurait pu sublimer.

MickaëlRG 19/05/2010 00:05

Bon, je dois me lancer. La faute à Pierre (Nostalgic du Cool).
J'ai vu Enter the void. Qu'en dire ? Quel parti prendre ? Suis-je du côté de mymp ou de celui d'Anna (j'aime bien cristalliser le débat sur deux fortes personnalités) ? Je dois dire que je suis encore entre les deux ou ailleurs. Le film est fort, dégage quelque chose de saisissant, d'exceptionnel, de rare, de tripant. Même si je n'ai pas trop apprécié le graphisme des parties de délires (belles dans un sens, trop lisses selon moi et mécaniques, ou abstraites, et trop proches de graphismes déjà vus - moi, on a beau faire, je ne vois que des fonds d'écran de PC), j'ai trouvé intéressant le fait de filmer de l'intérieur, de jouer sur les clignements de paupières, d'entrer dans la tête du personnage, dans le film, donc dans l'image. Car c'est là la réflexion majeure, le mode d'appropriation, de perception de l'image ; celle qu'on voit vraiment, celle qu'on délire, celle qui nous échappe. La scène de la mort d'Oscar est d'une intensité déconcertante. Ce qui m'a dérangé dans la deuxième partie, c'est la systématisation du mode de glissement des images aux autres : le survol des immeubles, de la vie, par l'âme d'Oscar. C'est répétitif, long, et on s'y perd. Le final est pour moi grandiose. Finir dans l'orgie.
Sur le choc visuel ou la violence montrée, je trouve que Noé est plus soft que dans Irréversible. L'accident de voiture est terrible, l'IVG est horrible mais pas tant (le plan venu du haut est magnifique), et les scènes de sexe sont presque oubliables - Noé part du principe qu'il n'y a pas besoin de prendre de pincettes, son propos doit être servi par une image brute. La réalité de scène de culs crues s'entrechoque ici avec tous les artifices du cinéma produit par Noé (effets spéciaux, plans impossible, décors déconstruits - Tokyo est une maquette à un moment !). Il y a matière a réagir donc. Pas matière à descendre la morale du film. Pour ce qui est du contenu philosophique, forcément, c'est assez simple a priori. Mais ne s'agit-il pas d'une conception que nous avons du mal à accepter ? (rapport de sang, lien à la maternité, réincarnation)
Il y a du chef d'oeuvre dans Enter the void, et du plus faible aussi. On sent la maitrise permanente, le souci du détail, le calcul de chaque plan. L'auteur si présent nuit-il à l'oeuvre ?

laurent 17/05/2010 09:11

bofJe ne serais pas aussi violent que vous.

Certes le film n'est que dans la violence, et se complaît dans le moche (même filmés, le moche et le sâle restent moches et sâles).

Les images sont plutôt faciles.
Il suffit de lancer un jeux vidéo sur PS3 et on vit dans le même univers avec quelque chose de plus immersif en plus.

Philosophie de Noé ?
Faut pas pousser non plus.
On fait pas de la philo et on ne pense pas le monde en fimant des camés.
Quand à sa psychologie, elle se résume à une cause = une conséquence.
Ca n'est même pas naïf, c'est bête.

Non, moi j'ai trouvé surtout que c'était long.
Mais bon, un truc aussi bête aurait tout aussi bien put durer 30 minutes que j'aurais trouvé ça trop long quand même.

mouarf 15/05/2010 14:08

à part résister par ex à l'envie de se faire un petit blockbuster, à quoi "résiste"-t-on ici, sur Allociné ? cf l'appellation des petits blogs à gauche :) on assure la promo des films bénévolement, on les critique aussi, sur un site commercial et on se dit "résistant" ? c'est mignon :) plié en deux

mitsu 14/05/2010 22:54

cool en cas d'autisms affectifSi on est un enfant gâtée en manque de sensation forte, qu'on est farcie d'aisance au point d'en devenir un minable nihiliste qui crache copieusement dans la soupe, on peut y voir la réflexion fashion ultime... En revanche, si on est une jeune femme qui a vécu une IVG traumatisante, si on sait ce qu'est vraiment la douleur d'une perte brutal d'un proche, ce film ne fait que laminer l'âme. c'est juste une machine a écrasé toute sensibilité, pourquoi en fiche-t-il autant plein la tronche au spectateur, indifféremment? Franchement, je n'ai jamais autant aimé pouvoir fermer les yeux, ce mec a réussit une représentation de la mort plus ignoble que la mort elle même, quelle complaisance dans l'horreur! Est-ce juste un mec à la page qui cherche a remporter la palme de la trash attitude? Qu'est ce qu'il faut se noyer dans la mode pour ne pas y voir du sadisme envers le public... malgré, un talent et une maitrise incontestable de la technique, une puissance narrative incroyable et carrément somesthésique, c'est humainement gratuit et sadique. Quand on fait une telle œuvre, on prend ses responsabilités et on s'arrange pour chacun puisse savoir a quoi s'attendre vraiment. ici ce n'est plus une question d'âge je crois... Certaine personne on gardé leur sensibilité aux images, on est pas tous des bobos chics surprotégé et rendu autistes par un 20h quotidien qui banalise la violence...

pierreAfeu 10/05/2010 16:07

Le problème majeur de ce film est sa longueur. Que Noé ait voulu nous faire vivre un trip, certes, que le trip ait besoin d'être long, oui sans doute dans la vie, mais pas forcément au cinéma.

Parce que cette longueur met à jour les faiblesses flagrantes de la représentation mentale qu'il a du monde (enfance sur-fantasmée, liens frère-sœur niaiseux, etc). Quant au foetus, je rejoins ceux qui ne lui trouvent aucune utilité (dans 4 mois, 3 semaines, deux jours, il était presque l'un des personnages du film, pas ici). Et puis ce final complètement tordu (et assez pervers tout de même), je le trouve très proche du ridicule.

C'est dommage parce que le début, comme tu le soulignes Anna, est vraiment très réussi, que le travail formel est excellent, le tout formant une entité graphique plutôt envoûtante.

ffred 10/05/2010 10:04

Je crois qu'on est tous d'accord sur le côté expérience psychédélique du film ! Pour le reste c'est chacun selon son ressenti.

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