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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 01:13


Le méconnu cinéaste français Jean-Paul Civeyrac pose avec Des filles en noir un regard à la fois sombre et doux sur l'adolescence à travers le récit de l'amitié fusionnelle et du désir de suicide de Noémie et Priscilla, deux jeunes lycéennes « mal dans leur peau ». Le réalisateur a le mérite de ne pas les regarder de haut et de leur accorder une vraie parole, de ne pas faire dans le sociologique ou le psychologique faciles. Il dépeint l'amitié adolescente dans ce qu'elle a de plus singulier, de plus total, quelque chose qui ne peut plus exister une fois cette âge passé. Des filles en noir annonce sa raison d'être assez tôt, en faisant proclamer aux deux héroïnes leur projet de se suicider. On est alors placé d'emblée dans l'attente quelque peu sinistre de la mise en acte de ces paroles. Malheureusement, le scénario déroule sans génie son implacable programme et déploie un portrait assez unilatéral de ses lugubres héroïnes.

Leur refus de se plier à la société qui les attend et au triste monde conformiste des adultes, la pulsion de mort qui les anime, le cinéaste les relie très artificiellement au romantisme « originel » du XIXème, en particulier celui de Kleist, sur lequel les deux filles font un exposé au début du film (à l'occasion duquel elles annoncent leur désir de mettre fin à leurs jours). Sauf que ça n'a rien à voir. Cette commune détestation du monde qui unit les deux jeunes filles ne porte rien en elle de création, de désir, de passion. Elle est essentiellement mortifère et, franchement, elle n'est pas si originale que ça. Des ados qui s'habillent en noir, écoutent Joy Division et se maquillent en Joker from The Dark Knight, il y en a un certain nombre. Des filles mal dans leur peau qui s'engueulent avec leurs parents et même qui songent à la mort, il y en a des tas. Des jeunes gens qui se sentent mal à l'aise à l'idée de devoir intégrer un société figée et aliénante, encore plus. C'est même l'un des traits majeurs de la jeunesse. Pourtant, Civeyrac traite Priscilla et Noémie comme si elles étaient de grandes artistes romantiques écorchées, et épouse totalement leur point de vue. Le monde des adultes est alors tristement dépeint : la CPE est forcément une vieille peau qui ne comprend rien à rien, l'oncle célibataire de Noémie forcément un pervers qui tripote Priscilla dans les buissons. De la même manière, le petit ami de Priscilla est infidèle, sa sœur l'abandonne, la mère de Noémie est paumée, sa prof de flûte trop sévère, ses camarades de l'orchestre pesants, son grand-père est un beauf etc. etc. Civeyrac n'offre quasiment pas droit de « rachat » à ces personnages, joue l'ado rebelle bidon qui se prend pour un incompris - et son film s'en trouve totalement fermé sur son point de vue, rejetant tout ce qui ne s'y conforme pas comme participant d'une société immonde et détestable.

Je ne dis pas qu'il ne faudrait pas prendre au sérieux le spleen adolescent, bien au contraire. Mais ici Civeyrac prend bien trop au sérieux celui de ses héroïnes pour mieux balayer d'un revers de main les antagonismes ou les nuances apportées par les autres personnages qui gravitent autour d'elles. Effectivement Priscilla et Noémie ont raison quand elles rejettent l'absurdité et l'abjection d'une société qui engloutit les individus, les exhortent à ne rien être réellement et à devenir de gentils consommateurs ne demandant qu'à se caler devant la télé avec leur chips et leur Coca (selon les mots de Noémie dans la fameuse scène de l'exposé). Mais cette idée malsaine que la seule issue à envisager serait le suicide, et la seule attitude à avoir le mépris, m'a rendu les deux héroïnes terriblement antipathiques, en particulier Noémie, pôle « dominant » du couple d'amies. Le film ne parvient pas à faire comprendre pourquoi elles n'aspirent qu'à vivre plus et veulent pourtant mourir. Peut-être parce qu'elles sont, finalement, assez caricaturales ou en tout cas clichées, et pas si singulières que le cinéaste veut le croire.. On ne sent quasiment jamais la fièvre, le désir d'absolu qui traversent ces deux adolescentes – sauf peut-être dans les belles scènes où elles taguent le mort FEU un peu partout, appelant le monde à s'enflammer, à se charger de désir et de vie.

Elise Lhomeau et Léa Tissier. Les Films du Losange

D'autre part, Des filles en noir commet à mon sens l'erreur de continuer après la tragédie et de se concentrer sur le trajet d'une seule des deux filles. C'est avec Noémie que Des filles en noir s'ouvre, c'est à elle que sont consacrées les vingt dernières minutes du film. Je pense que le cinéaste ne s'est pas penché sur la plus intéressante des deux filles : c'est Priscilla qui est la plus écorchée vive, la plus blessée, la plus fragile, la plus secrète, celle pour qui la noirceur est moins une attitude qu'un véritable trouble existentiel. Sa fièvre d'absolu est lié à son être même. Elle est émouvante, et la jeune actrice débutante qui l'incarne (Léa Tissier) magnifique. Quelques scènes laissent advenir la vie, douce et cruelle et contradictoire, comme celle (très courte) où la grand-mère de Noémie vient réconforter Priscilla prostrée sur son lit. Ou encore les paysages embrumés, qui reviennent à plusieurs reprise dans le cours du film, représentant sur un mode onirique la peur et la douleur de la perte, du deuil. Mais le romantisme à la fois affecté et artificiel qui habite l'ensemble et les personnages ni attachants ni véritablement crédibles maintiennent Des filles en noir dans une stérilité éprouvante.

[Bilan Festival d'automne : à moins que Rubber ou Potiche ne soient particulièrement mauvais (c'est  bien possible), ce sera probablement Des filles en noir que j'éjecterai de mon classement final au profit des Mystères de Lisbonne! Mon avis semble pour l'instant assez partagé par les membres du jury. Surprenant, vu le très bon accueil critique du film. J'ai plutôt trouvé la prestation des deux actrices remarquable (surtout Léa Tissier), mais je suis la seule à faire cette concession au film parmi ceux qui ne l'ont pas aimé. Bref, c'est mal barré pour Des filles en noir!]


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

whiplash solicitor 09/08/2011 03:46

This movie would surely have an award, it's like no any other movie would compare to this one. I hope the industry would appreciate the twist done by the set to make this movie complete. I'm looking forward to your latest posts. Keep up the good blogging.

Bob Morane 07/11/2010 21:11

Chris me fait peur ! :)
Ce film est tout pourri ! Je suis d'accord avec Anna and co.
Pour moi, dernier de la liste, en attendant de voir les deux derniers.

Chris 05/11/2010 19:28

Je ne suis absolument d'accord avec mes collègues sur ce coup. Gagor, ne les écoute pas et vas y, c'est le meilleur film du festival car le plus sincère !

pierreAfeu 05/11/2010 12:49

Voilà une critique bien belle pour un film aussi raté ! Il est vrai que les deux actrices ne s'en sortent pas trop mal, compte tenu de la matière qui leur est donnée, et du fait qu'elles soient débutantes. Je n'ai a priori pas de film à substituer à celui-ci pour le Festival d'automne... mais il est clair qu'il est lanterne rouge.

ffred 05/11/2010 10:09

Belle analyse à laquelle j'adhère totalement, c'est pas comme le film ! Pour le festival je pense bien l'éjecter aussi, mais pour quel film je ne sais pas encore...

Dr Orlof 05/11/2010 06:33

Même si je suis assez d'accord avec certaines de tes critiques (cette volonté un peu artificielle d'inscrire le mal-être de ses héroïnes dans la grande tradition romantique de l'Art, qu'elle soit littéraire -Kleist- ou musicale -Schumann, Brahms-), je trouve que le portrait de ces deux ados est plutôt réussi (j'adore les deux comédiennes). Le fait que Priscilla soit un peu en retrait est justement très intéressant car Civeyrac suggère que c'est peut-être chez elle que se situe le vrai désespoir et non chez la "meneuse" Noémie.
Je ne suis pas d'accord non plus quant au traitement des autres personnages (sauf pour l'oncle trentenaire, effectivement expédié en une scène ratée) : la mère est plutôt émouvante, les grands-parents assez compréhensifs, etc.
Le problème vient peut-être de l'interprétation des adultes, un peu moins convaincante que celle des jeunes filles...

Gagor 05/11/2010 05:05

Pfiou! Tout cela ne me donne pas très envie!!! Je vais commencer la journée avec ce film, je ne pas pas avec un bon a-priori: ffred et toi êtes très péjoratifs! Pourtant, à voir les critiques presse et la bande-annonce, ça me donnait envie! On va bien voir!

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