Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 avril 2009 7 05 /04 /avril /2009 11:44
MK2 Diffusion Ad Vitam

Gerry : Deux hommes, nommés tous deux Gerry, traversent en voiture le désert californien vers une destination qui n'est connue que d'eux seuls. Persuadés d'atteindre bientôt leur but, les deux amis décident de terminer leur périple à pied. Mais Gerry et Gerry ne trouvent pas ce qu'ils sont venus chercher ; ils ne sont même plus capables de retrouver l'emplacement de leur voiture. C'est donc sans eau et sans nourriture qu'ils vont s'enfoncer plus profondément encore dans la brûlante Vallée de la Mort. Leur amitié sera mise à rude épreuve.
Tropical malady : Keng, le jeune soldat, et Tong, le garçon de la campagne mènent une vie douce et agréable. Le temps s'écoule, rythmé par les sorties en ville, les matchs de foot et les soirées chaleureuses dans la famille de Tong. Un jour, alors que les vaches de la région sont égorgées par un animal sauvage, Tong disparaît. Une légende dit qu'un homme peut être transformé en créature sauvage... Keng va se rendre seul au cœur de la jungle tropicale où le mythe rejoint souvent la réalité.

C'est probablement parce que je les ai vus à une journée d'écart, mais j'ai perçu de nombreux points communs et échos entre ces deux hallucinantes expériences sensorielles contemporaines, ces deux films expérimentaux déroutants et jusqu'au-boutistes que sont Gerry de Gus Van Sant et Tropical malady (Sud pralad) d'Apichatpong Weerasethakul. À travers deux décors totalement opposés (le désert pour Gerry, la jungle pour Tropical…), les deux films semblent chercher à retourner à l’origine du monde et de la civilisation. Blanc et dépouillé d’un côté, ténébreux et chaotique de l’autre, ce commencement de tout n’en possède pas moins les mêmes traits caractéristiques : la sauvagerie ou bestialité d'abord (la faim et le souci de la seule survie, une bête sauvage qui n’est qu’un double inversé de l’homme…), la force des liens entre êtres humains ensuite (amitié dans Gerry, amour dans Tropical malady). Ce sont deux films exclusivement masculins (à l’exception, dans Tropical malady, d’un personnage de vieille femme), qui traitent de l’aspect protéiforme des relations entre hommes en s’appuyant sur la puissance d’évocation du regard singulier des cinéastes plutôt que sur un déploiement narratif classique.

Casey Affleck et Matt Damon. Franchise Pictures
 

C’est aussi une terre originelle du cinéma qui est recherchée dans ces deux œuvres radicales et totalement déconnectées des standards du cinéma contemporain (vitesse, sophistication), exercices de style mais pas seulement : œuvres chargées de sens. Gus Van Sant le dit lui-même, il a tenté de « revenir aux débuts du cinéma ». Le cinéma muet n’est pas loin (cf les intertitres chez Weerasekhatul). Les deux films sont d’ailleurs très peu bavards, à l’exception de certains dialogues apparemment chargés de sens (dans les deux cas, des récits aux accents légendaires). À moins que ce ne soit une fausse piste ? La pureté dans la transparence et dans le dévoilement (sublimes paysages désertiques de Gerry) d’un côté, dans le foisonnement et la fécondité (décors de jungle folle où l’homme n’a jamais pénétré pour Tropical malady) de l’autre, sont deux terrains fertiles pour deux films qui cherchent à retrouver l’essence de l’art cinématographique, dans une certaine naïveté et un sublime dénué de second degré (voir le très grand sentimentalisme, ce côté « fleur bleu », de l’histoire d’amour de Tropical malady).

Le désert de Gerry, par exemple, est typique de l’Amérique, il revient aux sources de sa civilisation comme de son cinéma (autrement dit le western). Je m’y connais moins, vous vous en doutez, en civilisation thaïlandaise, mais la rupture centrale est déclenchée dans Tropical malady par une légende ancestrale qui parle d’un homme changé en bête sauvage. La mythologie est aussi convoquée dans Gerry d’une façon détournée, voire ironique, dans l’étrange monologue de Casey Affleck sur la conquête de Thèbes (j’ai pensé pour ma part qu’il parlait d’un jeu vidéo genre Age of empire, mais cela peut aussi relever du délire pur). Là encore, c’est un retour aux fondements culturels de nos civilisations, comme des souvenirs qui nourrissent notre compréhension. C’est ce que dit Weerasethakul : « L'important, ce sont les souvenirs. Les souvenirs de la première partie fécondent la seconde, tout comme la seconde partir féconde la première. »

Ad Vitam
 

Quelles sont les deux parties en question ? Dans Tropical malady, le basculement dans la sauvagerie a lieu après une heure de récit, et scinde le film en son milieu d’une façon extrêmement abrupte. À une ravissante idylle entre un soldat et un jeune homme de la campagne traitée sur le mode impressionniste et plus ou moins réaliste, succède une chasse complètement dingue aux accents oniriques et mythologiques, dans la jungle thaïlandaise. Cette deuxième partie engendre un deuxième récit, comme déconnecté du premier (un nouveau générique nous attend), apparaissant comme le refoulé du récit précédent, pulsionnel et mythologique comme le premier est moderne et sentimental. Histoire d'homme transformé en bête, de proie et de chasseur, de chasseur croyant chasser mais étant chassé lui-même… Cet engouffrement soudain dans la jungle est un geste de scénario puissant et radical qui laissera sur le côté bon nombre de spectateurs perplexes (dont moi en partie, je l’admets volontiers). Il fallait vraiment l’oser (le film a d’ailleurs été sifflé en projection de presse à Cannes en 2004). Ce cinéma expérimental ne mâche pas, c’est le moins que l’on puisse dire, le travail à ses spectateurs et leur offre un art foisonnant, chaotique et chahuté. Je défends régulièrement et sans problème les films narratifs et romanesques, mais il est vrai que de telles propositions de cinéma originales et novatrices constituent des expériences rares et précieuses dont je ne comprends pas qu’on les rejette ainsi en bloc.

Le basculement, le retour à l’état de nature, est à la fois plus précoce (les deux amis se perdent dans le désert dès les premières minutes du film, après une sublime introduction en voiture) et plus progressif dans Gerry. Le brouillage des pistes se fait peu à peu, par exemple en ce qui concerne l’identité des deux héros : ils se nomment tous les deux Gerry (mais on sait que ce prénom est aussi issu d’une private joke entre Matt Damon et Casey Affleck, qui font de celui-ci un synonyme de « ducon » ou de « raté »), et représentent - de plus en plus clairement au fur et à mesure que le film avance - peut-être deux faces d’une même personnalité (Damon le fort et Affleck le faible, pour faire vite). S’agit-il d’un seul et même protagoniste qui se débarrasse peu à peu d’une part de lui-même, ou encore d’une sorte d’illustration du darwinisme (le plus adapté survivra) ? La conclusion est-elle désabusée ou pleine d’espoir ? Ces questions qui tiraillent ne prennent cependant jamais le pas sur le ravissement sensoriel que procurent ces deux films, sur la magnificence et la sensualité de leur mise en scène.


Plus les gamins de Gerry se fourvoient et s’enfoncent, plus la dimension physique de leur dérive est palpable. Le travail formel prend alors tout son sens : l'étirement hypnotique des séquences, le jeu des travellings avec la cadence des pas, les musiques planantes d'Arvo Pärt, tout concourt à instaurer un régime de réalité limite. Et plus le film est sensoriel, physique, plus il devient métaphysique. Comme une extase spirituelle. Même phénomène dans la seconde partie de Tropical malady, où la sensation d’étouffement et d’épuisement du protagoniste est rendue avec génie par la mise en scène de Weerasethakul, et où dans le même mouvement la puissance poétique et philosophique du film apparait de plus en plus clairement sans prendre la forme d’un discours quelconque. Une philosophie sensorielle, en quelque sorte. Dans les deux cas, la multiplication des significations possibles de ce que l’on voit tient du vertige. Dans ce domaine, Tropical malady me semble légèrement plus faible, parce que parfois symboliquement trop touffu, pas assez ouvert (intertitres avec vers de poètes et extraits de légendes, scène un peu cheap du face-à-face avec le tigre). Mais à bien y réfléchir, n’est-ce pas également une belle idée que le passage du quotidien à l’altérité sauvage coïncide avec l’avènement de la poésie à l’écran ?

La recherche effrénée d’interprétations rationnelles est certes passionnante et stimulante, mais est-ce nécessairement la bonne voie ? La multiplication à l’infini des pistes explicatives est quasiment un procédé de cinéma dans ces deux films (Gerry fait en ceci penser à Elephant tourné par GVS un an plus tard, qui lançait modestement mais lucidement quelques explications potentielles pour le massacre final, mais semblait dire en bout de course à quel point cette barbarie restait inexpliquée et inexplicable). Ils font bouillonner l’esprit autant que les sens (et puis de toute façon, corps et âme ne font qu’un, c’est connu depuis longtemps). Gerry est aussi linéaire et dépouillé que Tropical malady est scandé et touffu. Mais les deux se rejoignent dans leur grande ambition formelle, caractérisée paradoxalement par une extrême modestie et même une naïveté, qualités qui ne traduisent pas autre chose que la confiance la plus grande accordée dans le pouvoir du cinéma.

Ad Vitam

Deux expériences extrêmes et troublantes, pour les cinéastes comme pour les spectateurs, dont on ne sort pas indemne. Deux œuvres totales, qui reviennent aux sources du septième art et de la vie (blanc virginal et forêt vierge) en même temps qu’elles proposent une voie nouvelle, profondément radicale et salutaire, pour le monde et pour le cinéma.

Texte également publié sur Le Temps du cinéma

Gerry
Réalisé par Gus Van Sant
Avec Matt Damon, Casey Affleck
2002

Tropical malady (Sud pralad)
Réalisé par Apichatpong Weerasethakul
Avec Sakda Kaewbuadee, Banlop Lomnoi
2004



Partager cet article

Repost 0
Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
commenter cet article

commentaires

whiplash solicitor 10/08/2011 04:26

I can't believe that I have been astonished by your posts. I am not much in to movies but as what I have observed from your blog I'm starting to love it. Thanks to you.

greg 25/02/2010 10:51

enfin...je suis tombé un peu par hasard sur la chronique mais merci, tu es la seule personne qui semble connaitre Gerry sur cette planète (et l'avoir trouvé renversant et essentiel qui plus est...)
et donc, encore merci !

  • : Goin' to the movies
  • Goin' to the movies
  • : Blog de critiques cinéma d'Anna M. «Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)
  • Contact

GOIN' TO THE MOVIES

Blog de critiques cinéma d'Anna M.

«Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)

Recherche