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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 19:48
SND


Milk est la première incursion de Gus Van Sant dans le cinéma politique. Son atmosphère très particulière – San Francisco dans les seventies, entre libération sexuelle et intolérance (voire persécution) persistante – n'empêche pas le film d'avoir une résonance contemporaine très puissante, l'infâme proposition 6 à laquelle s'oppose le protagoniste faisant écho à la proposition 8 récemment approuvée par le peuple californien au moment même où il élisait Barack Obama, symbole du renouveau d'une croyance en le politique (croyance que ce film très exaltant par instants corrobore également). Un film au sujet important et salutaire, mais qui est bien plus qu'une « fiction de gauche », n'assène jamais et n'oublie pas d'être avant tout une œuvre d'art.

Je ne trouve pas que Van Sant revienne complètement au style de ses films mainstream comme Will Hunting ou Forrester. Il y a un acquis des quatre films précédents (sa série underground et expérimentale sur l'adolescence) qui réside dans un traitement de son sujet plus complexe et plus torturé qu'il n'en a l'air. Milk est un film grand public, certes, mais d'une intelligence et d'une virtuosité qui n'ont rien à envier aux œuvres sus-citées, même si elles sont moins affichées. Van Sant fait preuve d'une maîtrise exceptionnelle, et d'une puissance d'incarnation moins renversante que dans Elephant ou Paranoid Park, mais tout aussi impressionnante. Il se réapproprie totalement toutes les conventions liées au biopic et au film politique.

Sean Penn, Alison Pill, Emile Hirsch et Lucas Grabeel. SND

Le personnage d'Harvey Milk, que je ne connaissais absolument pas, est particulièrement intéressant parce que, véritable héraut de la lutte pour les droits des homosexuels, il n'en reste pas moins ambigu et complexe. Il n'est pas un révolutionnaire à proprement parler (il travaille dans la finance au début du film, et l'un de ses amis lui dit à un moment qu'il est plutôt républicain), et pourtant il en est venu, dans les années 1970 à San Francisco, à se placer du côté des progressistes voire des hippies avec ses revendications pour la liberté des mœurs, et l'organisation d'une vie communautaire dans le quartier de Castro. Ce parcours personnel est proprement stupéfiant et passionnant à suivre tel qu'il est mis en lumière par le cinéaste. Le montage mêlant images d'archive et « fiction » est particulièrement astucieux et passionnant – ainsi l'ennemie jurée de Milk, Anita Bryant, apparaît-elle uniquement sur des documents d'époque.

Le scénario est habile et, malgré ses accents hagiographiques parfois un peu trop prononcés (le jeune Dustin Lance Black est un vrai « fan » d'Harvey Milk), ne passe pas sous silence les aspects plus antipathiques ou obscurs du personnage : magouilles politiques et lobbying, incapacité à mener de front vie personnelle et vie publique... Malgré l'admiration légitime que lui portent le scénariste et le cinéaste, Harvey Milk n'est donc jamais sanctifié ou traité de façon christique, contrairement à ce que j'ai lu (il n'est d'ailleurs pas un véritable « martyr de la cause gay », puisqu'il n'est pas du tout assassiné par homophobie !). Dans le rôle titre, Sean Penn est époustouflant, charmant, lumineux, sensible. Peu habitué à ce type de rôle fondé sur la métamorphose (toutefois assez légère ici), il fait preuve d'une sobriété impressionnante, à la fois fidèle à lui-même (cette ferveur politique qu'on lui connaît à la ville) et constamment étonnant. Il y aussi de formidables seconds rôles : James Franco et Emile Hirsch, ainsi que Josh Brolin, sont particulièrement séduisants, comme si tout ce beau monde se trouvait érotisé (au noble sens du terme) par la caméra de Van Sant.

Josh Brolin et Sean Penn. SND

Cette façon de filmer les corps de manière intime au sein même d'une grande fresque politique fait toute la force et la singularité de ce biopic pas comme les autres. Le traitement de cette histoire n'est jamais unilatéral. Par exemple, l'assassin est traité avec une compassion inattendue, non pas par l'entremise du scénario, mais bien par celle de la mise en scène – il y a notamment une scène de chambre sublime au matin du meurtre, macabre et lumineuse à la fois, qui évoque grandement Elephant. Le génie du film est sa forme purement dialectique (voire hésitante, ce qui n'est pas ici un défaut), et jamais didactique. Tout se répond, se fait écho. À l'intérieur du film lui-même (alternance d'archives documentaires et de récit romancé, nombreuses scènes de dialogues et de confrontations, allers-retours entre privé et public...) mais aussi à l'intérieur de l'œuvre de Gus Van Sant qui trouve dans le film engagé une manière à la fois de se renouveler et de continuer son trajet éminemment singulier. De la même manière, la mise en scène vient sans cesse répondre au scénario, contrebalançant ce que ce dernier peut avoir de trop évident.

Milk lance des pistes qu'il convient au spectateur d'explorer, et se rend disponible à plusieurs interprétations (les raisons du meurtre...). Certaines scènes peuvent paraître faciles ou naïves mais elles ne font au final que souligner à quel point Milk, malgré les apparences, est un film très personnel, profondément élégiaque, charrié d'émotions multiples et parfois contradictoires. Le politique et l'intime sont ici profondément mêlés, et ce de façon très subtile. Le film s'ouvre, belle idée, avec une scène de rencontre amoureuse absolument radieuse, au hasard d'un couloir de métro. Avant de partir sur des rails militants qu'il ne quittera plus mais depuis lesquels il se permettra de lancer quelques regards en coin, mélancoliques, ironiques ou simplement chargés d'espoir.


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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Edisdead 18/03/2009 15:11

"redonné" serait plus joli...

Edisdead 18/03/2009 15:09

Ta critique m'a redonner espoir avant d'aller voir le film alors que j'hésitais beaucoup devant la bande annonce et après les descentes en flêche d'Orlof et de Matière Focale.
Je suis entièrement d'accord avec cette défense d'Harvey Milk, film qui traite son sujet dans une narration classique mais "trouée" de petits envols discrets qui donnent une grâce aérienne à l'ensemble. C'est fluide, émouvant, vivant. Cela n'atteint pas au sublime d'Elephant ou de Paranoid Park, mais c'est un très beau film.
Sean Penn est extraordinaire.

pierreAfeu 09/03/2009 10:04

Très belle critique ! Tu explores toute la richesse d'un film qui est effectivement beaucoup moins "classique" qu'on nous l'avait annoncé. Gus Van Sant prouve une fois encore que son travail de mise en scène s'adapte littéralement au sujet traité. Il réussit simultanément à réaliser un biopic qui n'a rien de pompier, à nous replonger dans une époque sans être vintage, à raconter une histoire d'amour sans être sirupeux, à filmer "le méchant" sans manichéisme. A tous points de vue, sa maîtrise est époustouflante.

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