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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 20:06

Pourquoi un film aussi profondément débile et peu subtil ne m'a-t-il pas totalement déplu ? C'est ce que je vais essayer de comprendre tout en écrivant. 127 heures, c'est l'adaptation par Danny Boyle du récit véritable par Aron Ralston de sa mésaventure : randonneur zélé, il s'est retrouvé coincé pendant plus de cinq jours dans une grotte au milieu d'un désert, le bras écrasé sous une roche, avant de s'en sortir d'une manière peu ragoûtante. Le minimalisme du sujet (cent-vingt sept heures de solitude et de douleur, en gros) a de quoi étonner vu le passif de Danny Boyle. Passé un quart d'heure introduction relativement inintéressant et fatiguant à force de bougeotte, le film arrive tout de même assez vite au fin mot de l'affaire. Soudain, le cinéaste se voit bien obligé de se coltiner son sujet pour de vrai et pendant un certain temps, on caresse l'espérance qu'il ne fasse pas trop diversion. Boyle arrive ainsi, surtout au début, à nous faire ressentir la dimension physique, concrète, de la situation extrême de son héros : la soif, la douleur, la faiblesse, la chaleur puis le froid, les quinze minutes de lumière du soleil par jour (très belle séquence), la lutte pour la survie, les moments de laisser aller, les tentatives pratiques de s'en sortir, le sentiment d'enfermement. 127 heures évoque à ce titre le récent Buried (dans lequel on passait une heure trente dans un cercueil sans en sortir jamais) – Boyle fait cependant un choix différent en sortant régulièrement de l'isolement par l'intermédiaire de l'esprit du protagoniste. 

Malheureusement, c'est dans cette dimension « mentale » qu'il s'égare un peu trop, laissant libre courts aux pensées crétines du personnage et à ses délires mièvres. Le second film auquel renvoie assez facilement 127 heures, c'est Gerry de Gus Van Sant, grand film qui lui aussi confrontait de jeunes corps à la solitude absolu dans l'aridité d'un désert. Or dans Gerry, la dimension hypnotique émergeait bien, mais ceci par l'épure et l'étirement des scènes. Chez Boyle le choix est inverse et les scènes d'hallucinations paraissent la plupart du temps factices et kitsch. Mais le pire n'est pas là. Car Boyle se livre tout de même à des procédés magistralement débiles, comme des split screens sur des plans de foule, annonçant au début et par opposition la solitude future du personnage, des plans « subjectifs » depuis l'intérieur de la gourde d'Aron ou - summum de la crétinerie – un mouvement de caméra géant, depuis le visage assoiffé de James Franco jusqu'à... la bouteille de Fanta qu'il a laissée dans sa voiture (sic). Difficile de ne pas trouver ces instants totalement risibles. Il y a aussi l'effarante mièvrerie des scènes de flash back, ce gloubi boulga sur le destin et la liberté - notamment le mémorable « Tu finiras seul » lancée par son ex petite amie, assez hilarant quand on le visualise seul au fond de sa caverne en plein désert. Le tout suggère une morale bébête du genre « il faut répondre aux appels de sa maman, et être gentil avec les gens qu'on aime ». Sans oublier la petite leçon de vie finale sur la nécessité de la prudence : un carton nous raconte la vie d'Aron après son aventure et conclut par « he always leaves a note to say where he has gone ». Lol.

La débilité profonde de ces instants de mise en scène, et de ces leçons que Boyle se croit obligé de tirer de son film, résonne assez bien avec la débilité du personnage principal, un espèce de casse-cou inconséquent qui pense à du Coca quand il meurt de soif et se met en scène dans des shows télé alors qu'il est en danger de mort (là encore, ça aurait pu passer si Boyle n'avait pas ajouté les bruitages d'une véritable émission télé, histoire d'être moins subtil encore). Pourquoi alors n'ai-je pas trouvé 127 heures détestable, mais simplement moyen ? La première raison, c'est que Boyle a eu raison de ne pas se croire plus intelligent que son personnage (je crains d'ailleurs qu'il ne le soit pas). Il nous plonge dans son cerveau d'Américain de base et nous le donne à voir sans le juger, dans son imaginaire limité envahi par la pub et son énergie harassante, mais aussi dans ses éclairs d'intelligence (pratique). Il fait ceci dans un premier degré total, sans une once de cynisme, en perpétuel mouvement, prenant ainsi le risque de tourner à vide (ce qui arrive plus d'une fois). Ce choix est à mes yeux pertinent. La seconde raison, c'est James Franco, difficilement égalable dans l'art de jouer les ahuris de service. Il parvient à donner charme et drôlerie à son personnage, multipliant avec talent les manifestations physiques de l'être-imbécile-heureux.

James Franco. Pathé Distribution

Boyle échoue plutôt à restituer la dimension temporelle de l'expérience limite de son héros : on ne sent pas la pesanteur de la durée, des minutes qui passent comme des heures, des journées interminables et de la perspective de la mort. La scène gore finale, que l'on attend depuis le début autant qu'on la redoute, est réussie dans sa « goritude » mais elle est trop rapide, pas assez douloureuse. Ce type a probablement passé des heures à se découper le bras ! En revanche, le cinéaste a quelques bonnes idées, comme ce jeu sur les types d'image (Aron passe son temps à filmer, réflexe ultra contemporain) ; et sa franchise et son énergie séduisent parfois, notamment dans un final lyrique à souhait. Encore une fois, on regrette que Boyle ne se soit pas confronté plus directement, plus concrètement à son sujet, mais lorsqu'il le fait, c'est assez réussi. Un film sincère dans sa crétinerie, et qui pour cette raison m'a paru supportable.

À voir aussi sur le blog
Films de Danny Boyle : Slumdog millionaire, Sunshine

25étoiles

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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

Tching 30/03/2011 18:39

Salut Anna, je profite d'un instant de répit entre deux épreuves d'agreg de philo pour te laisser un petit mess positif, qui contrastera un peu avec les derniers sur cet article... Je viens de voir que tu fais philo ? Ou ça ? Tu bosses sur quoi ? Enfin, si ces questions ne paraissent pas trop intrusives, un petit comm quand même sur le film : d'accord avec toi sur la manière idiote et moralisante de traiter le sujet, mais plus enthousiaste quand même sur la perspective "intensités" que Boyle, je trouve, arrive à bien faire passer avec une caméra rapide et efficace. Mais enfin, c'est pas bien important... A bientôt ! (Et moi, j'aurai déliré grave sur Nietzsche et sur Kant au moment de me couper le bras, soit dit en passant). (oui, deuxième parenthèse, comme ça... : je te mets en lien aussi, philosophe !)

pierre 23/03/2011 09:56

vous non plus du reste, ni Boyle, ni son personnage. Et puis je plaisantais ma bonne dame... ralala. Une nana coincée chez elle, atteinte de bovarysme carabiné, rêvant de gloire et de reconnaissance internationale, dans le film de Mendès, Les noces rebelles, vu que c'est romantique, et vu que son fantasme à elle tend à l'élévation intellectuelle, elle trouve grâce à vos yeux. Un pauvre bougre addict au sport pratiquant du vtt et de l'apinisme à haute dose pour échapper à son quotidien, lui, en revanche, est débile. Va comprendre ! ceci dit je ne me permettrais jamais de penser qu'un réalisateur se croit plus malin que son personnage, ça signifierait que moi-même je me crois bcp plus intelligent que la moyenne en général, ce qui pourrait sembler vaguement vaniteux. J'dis ça j'ai rien dit. Bon allez je vous fiche la paix

Anna 22/03/2011 22:59

Ce qui est bien avec vous, c'est que vous n'attaquez pas du tout gratuitement les gens...

pierre 22/03/2011 19:47

il m'est venu un truc : le film aurait été moins débile et trouvé grâce à vos yeux peut-être si se situant à l'université, un thésard se serait coincé la paluche à la bibliothèque, un WE férié. Coincé sous un rayon qui aurait cédé sous le poids de l'Universalis, l'intello à sacoche en croûte de cuir de chèvre de l'Ardèche, affamé et asséché, se serait mis à délirer sur un thé au jasmin pris en compagnie de sa cousine, dans une pâtisserie raffinée du centre ville... va savoir, hein ?

pierre 22/03/2011 07:51

"pensées crétines du personnage" , "délires mièvres" : il va sans dire que vous, chère madame, vous eussiez déliré sur Kant ou Nietzsche en ces moments délicats ;-) Enfin, s'il suffit de dire : c'est débile pour que ce soit, alors c'est parfait. Le monde est parfait...

Claire 16/03/2011 14:53

J'ai eu du mal aussi...sincère dans sa crétinerie c'est pas mal du tout comme expression!!

Luvufrerç 12/03/2011 01:49

Ni je suis pas d'accorç

selenie 02/03/2011 14:52

Je noterais pas tes quelques remarques aussi durement. Le montage et les plans magnifiques font passer la pilule. Le personnage est un casse-cou égoïste et arrogant, apparemment rien à redire le vrai Aron Ralston l'était ! Au bord du gouffre chacun d'entre nous se remettrait en question en pesant à ceux qu'on aime... Non ?! L'amputation n'est pas plus gore que les "Saw" et consorts. Danny Boyle a l'intelligence de ne pas s'attarder sur le sujet. Saluons James Franco qui trouve là son meilleur rôle de sa jeune carrière. 3/4

mymp 01/03/2011 22:53

C'est marrant, je disais encore hier chez Gabriel que je n'avais pas encore lu d'articles mitigés et à moitié partagés sur ce film (c'est soit j'aime, soit je déteste). Et là boum, Anna arrive et comble mes désirs les plus fous ;) Pour info, oui, Aron a passé une heure pour se couper le bras.

ffred 01/03/2011 21:55

Épidermique tu peux le dire ! J'ai trouvé nul et je reste poli ! ;-)

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