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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 18:30
FESTIVAL DE CANNES 2010 - COMPETITION - Grand Prix
sortie le 8 septembre 2010

Le point de départ de Des hommes et des dieux est un épisode tristement célèbre de l’histoire récente : l’enlèvement et l’assassinat de sept moines trappistes du monastère de Tibhirine en Algérie en 1996. L’issue malheureuse étant connue d’avance, le film de Xavier Beauvois est d’emblée une tragédie, dans laquelle nous observons des personnages voués à un destin de martyr. Cependant, c’est peu dire que le style adopté par Beauvois contraste avec cette impression première : il s’affiche serein, contemplatif, posant sur le monde et l’existence de ces moines un regard attentif et doux. Le sujet et le décor du film lui imposent nécessairement une certaine austérité et une certaine rigueur, mais celles-ci ne sont jamais ni lourdes ni étouffantes. Son style posé, épuré, bressonnien peut-être, fait advenir une forme de spiritualité non excluante qui excède la foi catholique, c’est-à-dire qu’elle sera accessible à tous quelles que soient leurs convictions religieuses. Cela passe notamment par un travail sur la lumière absolument magique, probablement inspiré de l’imagerie picturale religieuse.

Des hommes et des dieux s’attache à décrire avec précision le quotidien des habitants du monastère : la cusine, le jardinage, les lectures, les repas, les consultations du médecin… Le talent de Beauvois consiste à parvenir à inclure le spectateur dans la communauté, à lui faire partager un peu de cette vie à la fois retirée du monde et dévouée à lui. On assiste notamment à de formidables et passionnantes scènes de discussions, de débats entre les moines : faut-il accepter la protection de l’armée ? faut-il accepter de soigner les terroristes ? faut-il fuir le danger ou rester auprès des villageois ? On y voit en quelque sorte une démocratie en pleine action, la parole de chacun circulant et se déployant librement et avec respect. La description des tâches quotidiennes et des conversations est entrecoupée à de nombreuses reprises par des scènes de rites liturgiques avec chants de messe, communion etc. Beauvois s’attarde sur la beauté des gestes, des corps et des voix soumis à la croyance et au dogme.

Mars Distribution

Le cinéaste prend soin d’inscrire concrètement les moines dans le monde, dans la communauté à la fois régulière (les autres religieux) et séculière (les villageois). Par exemple on voit le moine médecin incarné par Michael Lonsdale soigner gratuitement des dizaines de personne chaque jour. La religion de chaque personnage s’invite donc à la fois dans une dimension individuelle de croyance, de foi et dans une dimension collective de rites et de rapport avec autrui et le monde. La conscience et le libre-arbitre de tous seront convoqués pour résoudre le dilemme moral central du film : rester ou partir ? Certains personnages sont en crise existentielle, telle celui qui dans une scène troublante supplie Dieu de lui venir en aide. Chacun acquiert une identité propre, à la fois individu et partie de la communauté religieuse. Quelques scènes de « suspense » viennent casser la cadence monacale, comme celle terrifiante de l’arrivée des terroristes algériens ou encore le simple passage d’un hélicoptère au dessus du monastère.

L’histoire du film est parfaitement mise en contexte, sans pourtant se trouver délestée de sa dimension universelle. Des hommes et des dieux parle de foi, de doute, de parole, de résistance, de convictions, de fraternité, de courage, d‘engagement, de morale. Les moines de Beauvois sont des résistants, des gens intègres et généreux, des gens bien en somme, mais jamais le film ne se montre complaisant envers eux. La sobriété et la rigueur de la mise en scène laisse toute liberté au spectateur pour partager les interrogations et les doutes des personnages. Cela passe aussi par une interprétation, une incarnation, qui frôle la perfection. Tous les comédiens n’auraient pas volé un prix d’interprétation collectif. Mention spéciale au grand Michael Lonsdale en moine médecin bougon et charmant.

Olivier Rabourdin. Mars Distribution

Jamais Beauvois ne cède à la moindre faute de goût même quand il s’aventure dans le grandiloquent avec la scène bouleversante dite désormais du « Lac des cygnes » où les moines écoutent Tchaikovsky en silence assis autour d’une table, laissant venir à eux leur destin. Le film s’achève au moment de l’enlèvement et ne montrera rien de l’assassinat. La polémique politique concernant cet assassinat consiste à savoir s’il a été perpétré par un groupe islamique armé (thèse première) ou par l’armée algérienne. Beauvois ne tranche pas pour une explication ou l’autre, et il n’a pas à le faire (même si la scène de l’hélicoptère fait peut-être penser qu’il penche pour la seconde version). Son film est en tout cas impressionnant de maîtrise et d’intelligence, à la fois incarné et philosophique, d’une ascèse stylistique qui ne verse jamais dans l’aridité. Des hommes et des dieux réussit le parti de nous faire partager une vie étrangère à la nôtre tout en en dévoilant dans le même mouvement la beauté et l’humanité compréhensibles par tous.


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

Gaille 10/09/2010 21:24

Des hommes et des dieuxJ'en suis encore remplie de larmes

Vance 27/06/2010 10:57

Très intéressant. Comme quelques autres AP cannoises, je place cet article en lien pour le Palmarès.

eva 25/05/2010 14:00

Je comprends mieux le film maintenant que j'ai lu ta critique. Je suis du coup moins remontée contre ce film comme tu as pu m'entendre à Cannes :)
Je respecte le travail de Beauvois, ses intentions, ses idées mais je n'adhère pas ou peu.
Peut etre que j'irais le revoir. Le contexte cannois peut etre ravageur sur l'appréciation d'un film.

Myriam 24/05/2010 22:16

Ce film a l'air génial! j'espère qu'il passera en Angleterre... ou en avant première fin août...

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