Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 01:16

L'homosexualité refoulée de J. Edgar Hoover, légendaire patron du FBI, dans un film de... Clint Eastwood ? C'est peu dire que le sujet paraît singulier, au regard de l'image que l'on se fait du cinéaste. Malgré tout, J. Edgar ne ressemble pas tout à fait à ce qu'on aurait pu en attendre. Pourquoi, d'ailleurs, suis-je sortie si bouleversée de ce film dont les trente premières minutes m'ont tant exaspérée ? C'est, je pense, que J. Edgar entretient des rapports relativement ambigus avec son propre statut de biopic. Tout ce qui relève des conventions du genre biographique est au mieux ennuyeux, au pire agaçant : les maquillages de vieillissement, la voix off pontifiante, la structure en flash back incessants... Mais le film me semble au final plus tordu et moins académique qu'on pourrait le croire (en passant, si j'avais eu le temps d'écrire sur la Dangerous Method de Cronenberg, j'aurais pu faire cette même remarque).

Le scénario de J. Edgar est l’œuvre de Dustin Lance Black, auteur ouvertement gay et militant, déjà à l'écriture du Milk de Gus Van Sant (dont J. Edgar est en quelque sorte l'envers, le « refoulé »). Le récit parcourt tout un pan de l'histoire américaine du XXème siècle, dont Hoover, en poste de 1924 à 1972, a été un témoin privilégié. Il y a un geste fou dans cette tentative d'embrasser ainsi, à toute vitesse, l'histoire politique d'un pays et de la faire résonner dans un même mouvement avec l'intimité de l'un de ses représentants. Le film nous fait découvrir, et c'est assez plaisant, les origines de pratiques policières que nous connaissons tous pour les avoir vues au cinéma, et que Hoover a mis en place : fichage des individus, relevé des empreintes digitales, « ne touchez à rien de la scène du crime »... Mais au fond, que Hoover soit un salaud paranoïaque et narcissique, que ses méthodes soient à la limite du totalitarisme, le film le montre sans vraiment l'aborder : ce n'est pas son sujet, ou alors secrètement. J. Edgar s'intéresse surtout à ce que le refoulement de la vie intime du personnage implique, dans sa vie publique, de pulsions répressives, punitives. Cette piste psychanalytique est cependant rendue un peu trop évidente dans la description des rapports du personnage à sa mère tyrannique (peut-être les scènes les moins intéressantes du film).

http://3.bp.blogspot.com/-_aVzI9--Wdw/TY6R44pvSlI/AAAAAAAAAAw/Ef1t8ODr5dI/s1600/J%2BEdgar%2BDiCaprio%2B%25284%2529.jpg
Un des aspects passionnants du film, c'est qu'il n'accomplit pas tout à fait le programme de son scénario. Mise en scène et scénario se répondent, s'opposent, se cherchent sans cesse... Un tout autre cinéaste aurait pu avec ce scénario produire un film plus à charge, plus cliché ou plus systématique. Or Eastwood, avec le grand classicisme qu'on lui connaît, pose ici un regard très beau sur son personnage, plein à la fois d'empathie et d'ironie. Il dessine le portrait fascinant d'un homme qui passa sa vie à compiler les secrets des autres et à dissimuler les siens, y compris à lui-même. Il faut ici louer encore et toujours DiCaprio qui, quand il n'est pas occupé à modifier sa voix de façon outrancière, excelle à figurer sur son visage les séquelles d'une existence passée à étouffer sa vie intime au profit de systèmes (familiaux, policiers, sociaux, politiques) profondément répressifs.


Vers la fin du film, par la bouche de l'amant (le fantastique Armie Hammer) la possibilité qu'une partie de ce qui nous a été raconté ait été un mensonge nous frappe de plein fouet. C'est alors tout le film que nous revoyons différemment, comme le récit révisé de sa propre légende par un expert en dissimulation. Une piste passionnante de plus à explorer, pour ce film paradoxal, parfois empesé et raidi par ses conventions, mais profondément bouleversant et généreux.

35etoiles.png

Publié dans : Nouveautés - Communauté : 1 article = 1 film
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

J'ai bien aime la critique de ce film. Il semble assez interessant. :)
Commentaire n°1 posté par Ioana Talpau le 09/02/2012 à 17h51
Et bien moi, je suis tout à fait d'accord avec vous ! Je pense que le film est très réussi justement parce que Eastwood s'est assis "avec son classicisme" sur le principe du biopic pour explorer ce qui l'intéressait, lui, dans cette histoire. Comme pour le Moretti l'an passé, c'est dans leur capacité à surprendre par rapport à des programmes balisés que ces réalisateurs sont grands.
Commentaire n°2 posté par Vincent le 08/02/2012 à 18h39
Après son râté "Au-delà" c'est mieux mais ça reste en deça des attentes. 48 ans à la tête du FBI et Eastwood s'attarde sur l'homosexualité de Hoover et survole les dossiers ?! Dommage l'Histoire et les zones d'ombre reste dans l'obscurité... 2/4
Commentaire n°3 posté par selenie le 22/01/2012 à 18h53
Ce Eastwood ne m'a vraiment pas emballé.
Commentaire n°4 posté par Wilyrah le 21/01/2012 à 13h05

Recherche

GOIN' TO THE MOVIES

Blog de critiques cinéma d'Anna M.

«Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)

Derniers Commentaires

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés