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L'homosexualité refoulée de J. Edgar Hoover, légendaire patron du FBI, dans un film de... Clint Eastwood ? C'est peu dire
que le sujet paraît singulier, au regard de l'image que l'on se fait du cinéaste. Malgré tout, J. Edgar ne ressemble pas tout à fait à ce qu'on aurait pu en attendre. Pourquoi,
d'ailleurs, suis-je sortie si bouleversée de ce film dont les trente premières minutes m'ont tant exaspérée ? C'est, je pense, que J. Edgar entretient des rapports relativement
ambigus avec son propre statut de biopic. Tout ce qui relève des conventions du genre biographique est au mieux ennuyeux, au pire agaçant : les maquillages de vieillissement, la voix off
pontifiante, la structure en flash back incessants... Mais le film me semble au final plus tordu et moins académique qu'on pourrait le croire (en passant, si j'avais eu le temps d'écrire sur la
Dangerous Method de Cronenberg, j'aurais pu faire cette même remarque).
Le scénario de J. Edgar est l’œuvre de Dustin Lance Black, auteur ouvertement gay et militant, déjà à l'écriture du Milk de Gus Van Sant (dont J. Edgar est en quelque
sorte l'envers, le « refoulé »). Le récit parcourt tout un pan de l'histoire américaine du XXème siècle, dont Hoover, en poste de 1924 à 1972, a été un témoin privilégié. Il y a un
geste fou dans cette tentative d'embrasser ainsi, à toute vitesse, l'histoire politique d'un pays et de la faire résonner dans un même mouvement avec l'intimité de l'un de ses représentants. Le
film nous fait découvrir, et c'est assez plaisant, les origines de pratiques policières que nous connaissons tous pour les avoir vues au cinéma, et que Hoover a mis en place : fichage des
individus, relevé des empreintes digitales, « ne touchez à rien de la scène du crime »... Mais au fond, que Hoover soit un salaud paranoïaque et narcissique, que ses méthodes soient à
la limite du totalitarisme, le film le montre sans vraiment l'aborder : ce n'est pas son sujet, ou alors secrètement. J. Edgar s'intéresse surtout à ce que le refoulement de la vie
intime du personnage implique, dans sa vie publique, de pulsions répressives, punitives. Cette piste psychanalytique est cependant rendue un peu trop évidente dans la description des rapports du
personnage à sa mère tyrannique (peut-être les scènes les moins intéressantes du film).

Un des aspects passionnants du film, c'est qu'il n'accomplit pas tout à fait le programme de son scénario. Mise en scène et
scénario se répondent, s'opposent, se cherchent sans cesse... Un tout autre cinéaste aurait pu avec ce scénario produire un film plus à charge, plus cliché ou plus systématique. Or Eastwood, avec
le grand classicisme qu'on lui connaît, pose ici un regard très beau sur son personnage, plein à la fois d'empathie et d'ironie. Il dessine le portrait fascinant d'un homme qui passa sa vie à
compiler les secrets des autres et à dissimuler les siens, y compris à lui-même. Il faut ici louer encore et toujours DiCaprio qui, quand il n'est pas occupé à modifier sa voix de façon
outrancière, excelle à figurer sur son visage les séquelles d'une existence passée à étouffer sa vie intime au profit de systèmes (familiaux, policiers, sociaux, politiques) profondément
répressifs.
Vers la fin du film, par la bouche de l'amant (le fantastique Armie Hammer) la possibilité qu'une partie de ce qui nous a été raconté ait été un mensonge nous frappe de plein fouet. C'est alors
tout le film que nous revoyons différemment, comme le récit révisé de sa propre légende par un expert en dissimulation. Une piste passionnante de plus à explorer, pour ce film paradoxal, parfois
empesé et raidi par ses conventions, mais profondément bouleversant et généreux.
Blog de critiques cinéma d'Anna M.
«Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)