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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 02:24

 

Ce court-métrage fait partie du film Paris vu par... tourné en 1965 par plusieurs pointures de la Nouvelle Vague (Godard, Rohmer, Chabrol...). Et en effet, Gare du Nord témoigne d'emblée de son ancrage dans son époque de cinéma : jeunesse des acteurs (amateurs) , tournage en décors naturels, filmage non conventionnel (caméra à l'épaule en majorité), Paris, ainsi que des thèmes comme la lassitudes vis-à-vis de la vie petite bourgeoise et le désir d'échapper à l'ennui d'une existence routinière.

Gare du Nord débute par un travelling latéral sur les toits de Paris, plus précisément du quartier (en construction) dont il tire son titre. Puis la caméra s'insinue dans l'intimité d'un appartement où vit un couple marié banal qui prend son petit-déjeuner. Ce simple mouvement induit un passage du général au particulier, du « monde » à la « maison », du social et de l'urbain à l'intime et au familier. La conversation du jeune couple a tout de banal et d'ordinaire. La caméra s'intéresse uniquement à Odile et à Jean-Pierre qu'elle scrute, les filmant tour à tour ensemble et séparément, lorsque leurs vues divergent par exemple (un gros plan sur le visage de la jeune femme qui se met à rêver à d'autres horizons. Petit à petit, le conflit dans le couple s'intensifie et ceci est mis en évidence par une caméra de plus en plus mouvante et agitée. Jean Rouch est un ethnologue de formation : son regard sur les rapports humains et précis et vise souvent juste. On sent dans Gare du Nord sa recherche de réalisme et de naturel - le dialogue est presque totalement improvisé et l'action est en temps réel, le spectateur la vit comme un présent parallèle.

Le trait le plus remarquable de ce film à mes yeux est la rupture qui a lieu en son milieu : rupture amoureuse, mais surtout rupture formelle. Après la dispute, la femme quitte l'appartement. Le couple traverse un couloir peu éclairé, ce qui renvoie au thème même de leur affrontement : Odile déplore la construction d'un immeuble en face du leur, qui leur boucherait la vue. Or, métaphoriquement comme réellement, c'est d'horizon bouché que parle le film (elle se plaint de rester « coincée », de ne pas pouvoir faire de projets enthousiasmants). À mon sens, le renversement a lieu lorsque la femme prend un ascenseur, très sombre lui aussi. On ne perçoit plus que des ombres et la voix de l'homme qui l'appelle et la supplie de rester se fait de plus en plus faible à mesure que l'ascenseur descend. C'est à ce moment-là que se situe la coupure entre les deux plans séquences du film. On penserait presque à une descente aux Enfers si la lumière ne se faisait pas soudain si éclatante lorsque l'héroïne sort de l'immeuble, contrastant grandement avec l'obscurité qui a précédé.

De fait, cette lumière soudaine est presque aveuglante et les bruits de la rue se mettent à saturer la bande son. Odile a quitté le calme de son appartement pour l'agitation à laquelle elle aspire, mais de façon très ironique cette agitation est presque désagréable, annonçant peut-être la tragédie à venir. La femme manque ensuite d'être renversée par un homme inconnu, qui la suite alors, et ils engagent une conversation d'ordre quasi philosophique sur leurs existences respectives. La caméra ne cadre, et ceci quasiment jusqu'à la fin, que les visages des deux protagonistes. Au début, leur discussion est presque couverte par les bruits de la ville, puis elle se fait plus audible. Ce sont encore une fois les mots qui importent et qui révèlent l'intimité du personnage de la femme en particulier : son désir de nouveauté et d'exaltation n'est finalement pas si ardent qu'on pouvait le penser. Son refus apparent de la vie bourgeoise ne tient pas face à la radicalité romantique dont son interlocuteur fait preuve.


Le film se termine de façon pour le moins abrupte, avec le suicide de l'homme de l'homme suite au refus d'Odile de s'enfuir avec lui. Le suicide a lieu hors champ, ce qui rend d'autant plus choquant et bouleversant le moment où la caméra quitte la femme paniquée (elle ne reviendra pas sur elle) pour nous découvrir le corps de l'homme écrasé sur la voie ferrée en contrebas. Ce geste final radical rappelle certaines films de Godard, où le personnage masculin romantique et « trop libre » finit par se donner la mort, sentant son inadéquation à la vie (Masculin-féminin, Pierrot le fou). Là encore, Gare du Nord a tout de l'esprit Nouvelle Vague. L'ultime mouvement de caméra achève de rendre dramatique et absurde cette histoire : un travelling arrière permet de cadrer à nouveau le quartier dans son ensemble, comme au début, laissant les personnages à leur destin, leur solitude et leur insatisfaction, et conférant peut-être à l'épisode une valeur universelle. La radicalité du propos est le trait le plus marquant de ce film, radicalité soutenue par la forme d'angoisse qui s'insinue petit à petit dans ce récit brutalement tragique.

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Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
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commentaires

Vincent 25/10/2009 14:53

Wah tu as réussi à le publier ton article, Allociné rocks, félicitations !

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