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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 14:10
Affiche américaine. DreamWorks Pictures

Vers la fin du film, ce plan sublime qui pourrait être le dernier : dans un intérieur beige, sans vie et froid, sur un tapis parfait dans un salon parfait, un tache de sang. La mort et l’horreur sont là, au beau milieu de cet univers aseptisé de banlieue américaine des années 50 qui sert de décor à Revolutionary road. Le rythme du film est lancinant, à l’image de l’ennui qui doit régner dans ces grands quartiers résidentiels qui s’étendent à perte de vue et où tout est égal, droit, rangé. Revolutionary road est quasiment encore plus anxiogène qu’American Beauty parce que l’obscurité, la folie mortifère, la torture mentale opérée par cette société oppressante ne sont pas directement mises en image. Au contraire, la photo est lumineuse et la mise en scène posée et sans effets (sans sentiments, presque) – mais pas formatée pour autant, elle est au contraire extrêmement précise, clinique.

Ce regard quelque peu impersonnel de la caméra (peut-être l’un des reproches à faire au film) reste formidablement adapté au monde qu’il dépeint. Cependant, s’il porte un regard distant, critique voire cynique sur ses personnages, le cinéaste ne les méprise pas, et il n’oublie pas de les restituer dans toute leur complexité, sans jamais les caricaturer ou les juger : si Frank ne peut pas suivre sa femme dans son désir de voyage et de changement, ce n’est pas (seulement) par lâcheté ou par peur, c’est aussi parce que lui trouve également un peu de bonheur dans cette vie réglée, cette routine pas pire qu’une autre. Pour sûr, le film penche légèrement du côté d’April (le propos est presque féministe) mais sans faire de celle-ci un martyr. Elle est plutôt une inadaptée à cette existence monotone et rangée, peut-être trop vivante pour supporter une vie entière d’ennui petit-bourgeois. Elle se consume du désir ardent de « voir ailleurs ». La brûlante thématique qui la traverse : l’angoisse de passer à côté de son existence. Oui, c’est une Mme Bovary moderne (un peu comme Winslet l’était déjà dans Little children), c’est-à-dire un magnifique personnage d’éternelle insatisfaite qui sait que la vie doit être ailleurs que dans sa routine et qui aspire à autre chose, sans savoir vraiment ni quoi ni comment.

Leonardo DiCaprio et Kate Winslet. DreamWorks Pictures

L’amour entre les deux personnages existe bien, mais il repose en quelque sorte sur un malentendu, chacun ayant projeté sur l’autre ses propres aspirations. Ce malentendu originel éclate à chaque instant dans des scènes de confrontation d’une rare intensité. À ce titre, les deux acteurs s’avèrent formidables. Di Caprio à fleur de peau, traversé en permanence d’un sentiment indicible de mélancolie ; Winslet plus duelle et agitée de soubresauts émotionnels inquiétants et fascinants. Je ne sais pas si ce sont des performances à Oscars (aucun des deux n’est nominé cette année en tout cas), je ne le pense pas - il me semble que personne ici ne cherche à se fondre dans son personnage, mais bien à jouer pour de vrai, à engager toute l’intensité (et il en faut, pour jouer ces scènes) de son corps et de sa voix d’acteur. Le jeu contre le mimétisme. Une conception presque théâtrale, et d’autant plus vraie et puissante.

L’intelligence du cinéaste est aussi dans cette manière si maline d’exploiter le côté « couple mythique » des retrouvailles entre Winslet et Di Caprio. Revolutionary road, c’est un peu ce que serait devenu les deux héros de Titanic si Jack n’avait pas coulé : désillusion, ennui, conformisme. Mendes prend le contrepied complet du film de Cameron, l’histoire du couple Wheeler est l’antithèse du romantisme de ce dernier. Dans Titanic, la mort du héros permettait à l’idéal amoureux de perdurer, elle était en quelque sorte une échappatoire aux conventions sociales corsetés qui écrasent les individus. Si Jack et Rose avaient survécu, il n’est pas du tout certain qu’ils auraient pu vivre ensemble ou qu’ils ne se seraient pas transformés en April et Frank Wheeler. En d’autres termes, malgré sa fin tragique, Titanic est infiniment moins déprimant, étouffant, désespérant que le film de Mendes. Beau pied de nez, donc.

Leonardo DiCaprio et Kate Winslet. DreamWorks Pictures

Autour du couple central gravitent des personnages secondaires fascinants qui révèlent l’ambigüité et l’inconsistance des rapports humains tels que le film les exhibe. En particulier, l’excellent Michael Shannon interprète un déséquilibré qui parle trop, le seul au fond à détenir et surtout à dire la vérité. La vérité et la liberté (dans ce milieu plus qu’ailleurs, mais dans le monde entier aussi, qui sait…) deviennent synonymes de folie. Les Wheeler plaisent parce qu’ils sont un peu extravagants, mais pas trop. Quiconque déroge à la « bienséance » est jugé et condamné sans appel - voir la scène finale où Kathy Bates (formidable) renie ceux qu’elle a aimés, au grand dam de son mari qui préfère se rendre sourd à cette mascarade sociale.

De manière générale, Revolutionary road frappe par une puissance expressive, une violence psychologique et un malaise de chaque instant (des scènes « érotiques » glauques au possible). Mendes aborde de manière frontale sa problématique, certes restreinte (et encore, quoi de plus essentiel que la réalisation libre et entière d’une existence ?) mais passionnante. Son film est profondément pessimiste : l’éclatement du désir (qui, totalement libéré, n’est jamais qu’une forme de folie) ne peut aboutir qu’à l’anéantissement. Pas ou peu de liberté, et ce sentiment diffus qu’il est toujours trop tard pour commencer à vivre


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

Marie 10/08/2010 00:43

J'adore ce film. Je trouve que Mendes filme de façon intelligente : il impose un rythme lent (donc certains diront qu'ils se sont ennuyés) qui permet de réfléchir à mesure que le film se déroule. Il n'essaye pas de nous en envoyer plein la figure, de nous imposer sa vision, il nous laisse libre de faire notre cheminement.
Pour comprendre la scène où April est devant la fenêtre avec son jupon en train de se tacher de sang (que certains appelent à tort une esthétisation de l'avortement) il faut voir une scène coupée au montage, mais qui aurait méritée d'être gardée. Lorsque les Wheelers ont visité pour la première fois cette maison, April était enceinte. Ils se sont tenus tous les deux face à cette fenêtre, Franck étant derrière April et posant sa main sur son ventre. Ils regardaient alors leur avenir ensemble symbolisé par ce bébé à naitre. Après l'avortement donc un rejet de l'enfant de Franck et de leur couple, elle est solitaire, et intérroge cette fenêtre sur son avenir, si elle en a encore un.
C'est un film certainement triste, mais qui dépeint très bien les espoirs déçus, les désillusions sur les attentes que l'on a pour sa propre vie et sur les attentes que l'on a en son partenaire.
Autant J'ai trouvé American beauty très poêtique, autant je trouve que Noces rebelles me parle sur un plan plus personnel et concret.

Chris 01/03/2009 23:33

Ben voilà un lynchage en règle. Mais comme disais ma maman avec justesse : il n'y a que la vérité qui blesse.
Sinon en ce qui concerne les procès d'intention :
- j'ai beaucoup aimé Ben Button
- je n'ai pas des goûts anticonformistes (c'est quoi ?)
- je ne suis pas obstétricien (quoique, en l'occurrence...)

dasola 03/02/2009 15:20

Bonjour, Les noces rebelles n'est pas un mauvais film mais ce n'est pas un chef d'oeuvre. C'est un film froid à tout point de vue. Leonardo di Caprio manque de maturité face à Kate Winslet. Les seconds rôles sont bien, mention spéciale à Michael Shannon: ex-génie en math. Vu la fin, j'aurais dû être bouleversée et bien non. Et ce public ricanant était insupportable. Bonne fin d'après-midi.

Stoni 03/02/2009 11:14

Cadrage-débordement d'école de la part de PierreAfeu sur notre ami Chris. Du grand Art. Sans m'étendre trop (le boulot est fait), c'est sûr que Chris ne devrait pas partir à l'abordage comme ça avec autant de rage, d'autant que nous avons affaire ici à un chef-d'oeuvre très intelligent, dont chaque thème abordé s'articule minutieusement autour de la relation de couple. De l'excellent boulot avec une mise en forme magnifique. Je pense que Chris doit être obstétricien ou qqch comme ça pour avoir un oeil aussi sévère et critique sur la scène de la tentative d'avortement que je trouve pour ma part très pudique et pas du tout insultante pour les femmes.

Surtout, il ne faudrait pas oublier de féliciter Anna pour son analyse très complète et juste. Là encore de l'excellent boulot ma chère.

Shin 03/02/2009 11:02

Bonjour,

Je suis bien obligé de donner raison à Chris. Ce film m'a beaucoup déçu. L'esthétisation outrancière de certaines scènes (l'avortement) est difficilement supportable. Surtout, malgré une interprétation au top, "Les Noces Rebelles" est un film relativement creux d'où aucune véritable émotion ne passe. Ce qui fait que, au bout du compte, on finit par totalement se désintéresser du destin des personnages...

Amicalement,

Shin.

pierreAfeu 02/02/2009 10:35

Chris, ne t'enferme pas dans des procès d'intention désobligeants, s'il te plait. En affirmant que "nous" avons vu le film que nous voulions voir, tu pré-supposes une absence totale (ou partielle) d'esprit critique, ce qui est limite insultant.

Il y a dans ce film un parti pris esthétique. Qu'il ne te plaise pas est une chose, mais dans ce contexte, la scène de l'avortement ne pouvait pas être filmée autrement, c'est à dire occultée. La porte se ferme, puis on voit les pieds nus d'April descendre l'escalier (quelle place aurait eu une scène d'avortement réaliste ? Nous ne sommes évidemment pas dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours, film que j'ai beaucoup aimé, mais qui n'a strictement rien à voir). Et puis, qu'elle ait posé 2 ou 3 serviettes par terre ne veut pas dire qu'elle s'en soit contentée. Aussi la mise en scène n'est-elle pas neutre puisqu'elle épouse un parti pris, qui certes peut déplaire, mais qui existe bel et bien.

Que les enfants soient quasiment absents du film est parfaitement logique. Ce couple-là, même s'il aime ses enfants, n'était manifestement pas fait pour en avoir. Trop immature, ou trop égoïste, ou tout simplement en dehors de ce conformisme (car avoir des enfants est ici assimilé au conformisme auquel il faut se plier), le couple April-Frank est ainsi fait qu'il fonctionne à deux, pas à quatre ou cinq.

Et enfin, concernant les envies d'April, depuis quand les envies doivent-elles être "vraisemblables" (pour reprendre tes termes) ? A bien y réfléchir, même si sa réalisation semblait compliquée, le rêve de partir vivre à Paris restait dans l'ordre du possible.

Peut-être as-tu eu une lecture trop terre à terre de ce film, cher Chris. Les noces rebelles m'apparait comme une illustration de la vie d'un couple confronté à ses idéaux. On est davantage dans le domaine de la réflexion et non du réalisme. Du reste, que cela se passe en Amérique dans les années 50 où ailleurs de nos jours, n'a pas vraiment d'importance.

Snifff 01/02/2009 20:24

Je pense que Chris s'enferme dans son anticonformisme en matière de goût cinématographique. Prochainement, il va nous descendre Benjamin Button, qui est un pur chef d'oeuvre.

Nostalgic du cool 01/02/2009 17:31

Ah c'est vrai qu'il y a des aspects choquants sur l'avortement, tu l'as bien pointé Chris déjà le jupon fallait oser, puis il aurait fallu trois serviettes voire quatre mais deux... c'est absolument intolérable.
Bref je comprends pas trop ou tu as voulu en venir, remarque ayant aimé le film je fais partie de ceux qui réécrivent un film dans leur tête alors J'en ais tellement réécrit ce film que les points faibles que tu cites sont devenus pour moi des partis pris comme l'absence des enfants pour mieux se recentrer sur le couple.
Par contre mon gros problème c'est que je ne réécris pas dans ma tête tous les films donc si tu avais une technique pour par exemple me faire réécrire cette bouse de Spirit en un divertissement grandiose je t'en serais reconnaissant.
Au fait vu que sans grande originalité j'ai apprécié le film, je me permets, débordant de conformisme bien pensant de l'affirmer bien fort : mais les Noces rebelles c'est un putain de chef d'oeuvre !

Anna 01/02/2009 14:46

Bravo à toi Chris, tu as vu l'essence du film, contrairement à nous qui nous sommes fait avoir ! Mais bien sûr...
J'ai vu dans ce film un vrai beauté, une vraie profondeur, une vraie puissance... C'est moi qui l'ai vu certes, mais c'est le film en lui-même qui m'a permis de le dire, même si on peut le ressentir autrement. Personne ne "voit le film réellement projeté sur l'écran", ça ne veut rien dire !

Chris 01/02/2009 14:29

Non, non, ce film n'a pas fait l'unanimité. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu pareil mauvais film, et j'en vois beaucoup.
Anna, comme Vincent, Pierrafeu, et beaucoup d'autres ont vu le film qu'ils voulaient voir, et non pas le film réellement projeté sur l'écran. Dans tous leur article, la "ré-écriture" du film l'emporte d'ailleurs, en oblitérant beaucoup des points faibles du film (l'absence des enfants, le caractère invraisemblable des envies d'April, la neutralité pénible de la mise en scène - toi tu en parles Anna, le scénario indigent, le rythme mou, etc....).
Quant à la scène de l'avortement (le chemiser aussi bien repassé avant qu'après) elle est insultante pour les femmes. Son caractère esthétisant est insupportable. Remember 4 mois, 3 semaines, 2 jours : on n'avorte pas en jupon, en étalant deux serviettes par terre ! C'est n'importe quoi.

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