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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 21:30


En 1966, La noire de... marque l'entrée du cinéma africain sur la scène internationale. Le sénégalais Sembene Ousmane y fait le portrait d'une jeune femme émigrée en France pour travailler comme bonne et garde d'enfant. Écrit et réalisé quelques années après la décolonisation, le film est un témoignage précieux quant aux sentiments ambigus entretenus par la population africaine, en particulier la jeunesse, à l'égard de la France. Il est aussi la première pierre d'un engagement social et politique qui ne faiblira pas durant la vie du cinéaste.

L'héroïne, Douana, déchante vite lorsqu'arrivée sur la côte d'Azur, elle est traitée comme une quasi-esclave par sa patronne. On assiste alors à un duel de femmes : l'européenne autoritaire et méprisante d'un côté, l'africaine silencieuse mais rétive de l'autre. La patronne peut paraître un personnage caricatural sans son agressivité et son racisme condescendant, mais le propos n'en est que plus clair et virulent. La noire de... est un premier long-métrage avec ses maladresses mais il s'avère assez puissant. Son fond pamphlétaire s'accompagne d'un réalisme attentif aux détails de la vie quotidienne, de l'appartement bourgeois français comme des rues animées de Dakar.



Les conditions de réalisation du film ont été difficiles, comme en témoigne la post-synchronisation assez approximative (le film a été tourné en muet puis dialogué et bruité au magnétophone) mais cela lui confère une étrangeté très intéressante, d'autant que de par ses conditions de tournage La noire de... évoque par endroit l'esthétique du muet (outrance du jeu des acteurs, symbolisme insistant). Il est dès lors dommage que la voix-off (Douana commentant ses mésaventures) se fasse aussi insistante, redondante et explicative, redoublant inutilement les images. Cela a en tout cas pour mérite de rappeler l'importance de la tradition orale dans la culture africaine et le tabou qui entoure les images, et donc le cinéma.

La structure en flash-back du récit - retours en arrière déclenchés par les souvenirs nostalgiques de l'héroïne de plus en plus versée dans la mélancolie - révèle petit à petit le passé pour éclairer le présent. La gaité des balades dans les rues de Dakar résonne d'autant plus qu'elle est perdue à jamais pour l'héroïne, désormais enfermée dans la froideur impersonnelle de l'appartement de ses patrons. Inspiré par un fait divers, le cinéaste orchestre un crescendo émotionnel soudain, tragique et désespéré qui donne à voir cette terrible illusion : la France comme échappatoire à la misère. Fin ? Pas tout à fait. Une digression finale semble dire qu'il est encore possible de résister et de dire non, de se réapproprier son identité (le leitmotiv du masque) et de compter sur soi-même pour s'en sortir. Beau et puissant point de départ pour le septième art africain.


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Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
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