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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 01:40
FESTIVAL DE CANNES 2010 - COMPÉTITION - Palme d'Or
sortie le 1er septembre 2010

Le jury de Tim Burton vient de faire un choix radical, audacieux et beau, en offrant à Apichatpong Weerasethakul et à son Oncle Boonme qui se souvient de ses vies antérieures, la Palme d’Or du soixante-troisième festival de Cannes. Son protagoniste, Oncle Boonmee donc, est atteint d’une maladie des reins et vit les derniers jours de son existence. Il les passe chez lui entouré de sa famille et voit alors resurgir les fantômes de son passé, celui de sa défunte épouse et de son fils qui revient sous la forme d’un grand singe. Le film prend la forme d’une rêverie animiste, d’un voyage intérieur, d’une plongée fascinante dans une jungle concrète et abstraite, comme l‘était déjà le soufflant Tropical malady. Il est peuplé de créatures fantastiques étonnantes, comme un singe-fantôme et un poisson-chat (héros d’une scène aux allures de conte érotique qui marquera à coup sûr tous les spectateurs du film !).

Weerasethakul est un metteur en scène absolument immense qui parvient à donner vie à ce bestiaire et à ces personnages. Il est certain qu'Oncle Boonmee n’est pas un film facilement abordable. À bien des égards, il résiste à toute rationalisation et à toute classification. Il faut savoir se laisser happer par ce cinéma très peu narratif, fondé sur le ressenti et l’envoûtement que peuvent susciter de purs moments de grâce et de cinéma. Parfois, j’ai même éprouvé un certain plaisir à ne pas comprendre, à être emportée simplement par la puissance des sensations transmises par la mise en scène. C’est un film peuplé de visions étranges et surprenantes, mais simple, serein, sincère. Drôle aussi, parfois, dans l’incongruité de certains apparitions. Le surnaturel y surgit avec un naturel désarmant. Le travail sur la lumière et sur le cadre est absolument parfait et la maîtrise formelle du cinéaste parvient à créer un tourbillon sensoriel, organique et hallucinant.



Qu’il soit un ravissement formel sans comparaison ne signifie pas en revanche qu’Oncle Boonmee soit dénué de fond. Au contraire, le film est traversé de pensées passionnantes sur le rapport de l’homme à la nature, sur la vie sauvage, sur la mort, le souvenir… Que les métaphores et les idées qu’il déploie soient difficiles à appréhender, c’est évident. Peut-être manque-t-il au spectateur occidental quelques clés pour comprendre des références à la mythologie thaïlandaises par exemple, et à la croyance en la réincarnation, mais le film ne se complait de toute façon pas dans le symbolisme lourd. Au contraire, il est ouvert, à l’interprétation, à l’émotion, à la sensation. On ne saisit pas toujours tout (en tout cas pas tout de suite) mais cela n’empêche jamais d’adhérer à l’imaginaire du cinéaste et à son incroyable monde de cinéma. De plus Oncle Boonmee est certainement le film le plus narratif et le plus dialogué du cinéaste.

L’inventivité de Weerasethakul est sans borne : les séquences se suivent et ne se ressemblent pas. Scènes de repas en famille, interlude mythologico-érotique, plans de nature splendides, et même une incroyable fable futuriste et politique constituée d’une succession de photogrammes (hommage à La jetée de Chris Marker). Lenteur, contemplation, voire hermétisme : le cinéma de Weerasethakul n’est pas le plus accessible qui soit. Moi-même j’avoue parfois n’avoir pas totalement adhéré à la méditation touffue (étouffante ?) qu’offre le film. Cependant, comment ne pas être soufflé par la beauté de cette balade aux confins indistincts du sensoriel et du spirituel, de la vie et de la mort, du sauvage et du civilisé, du visible et de l'invisible, du naturel et du fantastique ? Ce chemin vers la mort d’une poésie renversante ne se livre pas totalement en une vision (et certainement pas en deux non plus, ni en trois). Mais il constitue certainement la proposition de cinéma la plus novatrice et radicale de ce festival ; et a été récompensé à ce (juste) titre au terme d’un des Palmarès cannois les plus pertinents de ces dernières années. Oncle Boonmee croit sincèrement aux esprits de la nature et à ceux du cinéma, et c'est pourquoi il serait dommage de rater cette authentique moment de magie et de mystère qui ne manquera pas, certes, de diviser.

À voir aussi sur le blog
Films d'Apichatpong Weerasethakul : Tropical malady (critique croisée)


À lire également (si vous le souhaitez!), mon billet d'humeur publié sur Gwaeron.org :
« Le Figaro vs Oncle Boonmee, ou le débat post-cannois bas du plafond »


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

whiplash solicitors 10/08/2011 05:17

In general, the usefulness and significance is overwhelming. Very much thanks again and good luck and keep up the great work!

FATOU 13/09/2010 14:13

Je suis surprise des témoignages de personnes qui ont aimé ce film et avouent ne pas avoir tout compris, les images ne sont pas non plus extraordinaires laissant penser à de pauvres déguisements (singe) loués chez "jours de fete" enfin bon, je suis tout ouie pour quelques explications des métaphores du film .. merci

ericparisxviii 13/07/2010 14:06

MerciBonjour, après le déferlement de haine, de dénigrement, de mépris (Figaro, L'Express, etc.) qui s'est abattu sur le film et "joe", ça fait rudement du bien de lire des articles comme le votre. Vivement septembre pour revoir Uncle Boonmee. Nos démocraties sont bien plus hypocrites que le pouvoir en place en Thaïlande, qui ne se prive pas de censurer franchement, couper sèchement les films d'Apichatpong et ses camarades, voire les priver totalement de sortie en salles. Ici c'est la presse qui se charge de la justice expéditive et de la sale besogne, et il faut voir pour quels motifs, avec quels arguments... honteux et scandaleux

Anna 10/07/2010 01:34

Lol, dixit celui qui a aimé le film le plus chiant de l'histoire de l'humanité, à savoir Valhalla rising! Oups pardon... Non mais je comprends qu'on s'ennuie devant Oncle Boonmee, mais moi au contraire ça m'a envoutée et fascinée de bout en bout et bien qu'il y ait encore des choses qui m'échappent (d'où peut-être que je n'ai pas mis 4 étoiles) j'en garde un souvenir assez incroyable, d'une grâce et d'une beauté rarement vues ailleurs.
Contente qu'on soit d'accord sur le très beau Des hommes et des dieux.

mymp 10/07/2010 00:47

Vu tout à l'heure. Un vrai calvaire malgré quelques moments oniriques de grâce et un premier quart-d'heure magnifique. Après ça devient ennuyeux à un point qui ne devrait même pas exister. J'adore pourtant les expériences de cinéma, mais là ça n'a absolument pas marché. Dommage. En revanche Des hommes et des dieux (vu avant celui-ci) est simple et beau à la fois, très humble. Une réussite d'autant plus notable que le sujet traité n'était vraiment pas évident.

Carcharoth 24/05/2010 11:44

ça à l'air de bien ressembler à Tropical malady, ce qui serait très bon !
J'espère que je pourrait le voir avant qu'il ne sorte en DVD éhéhéh.
En tous cas très jolie critique.

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