Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 21:43


Ce fut au temps qu’arbres fleurissent,
Herbes et bois et prés verdissent...

Moulte passionnante est cette œuvre atypique du preux Eric Rohmer. Envie me prend d’en dire grand bien. L’anticonformisme absolu avec lequel Rohmer mène son « film en costume », éloigné de tout ce que l’on a pu voir dans le genre au cinéma, risque de rebuter plus d’un gueux. Dans son fort plaisant spectacle Le point sur Robert, Fabrice Luchini conte de manière hilarante pendant de longues minutes le tournage puis la première de Perceval le gallois, qui laissa le public au mieux perplexe, au pire consterné. L’on en comprend bien la raison. Le jusqu’au-boutisme du cinéaste est ici total.

D’abord, Rohmer traduisit lui-même le roman arthurien de Chrétien de Troyes, de l’ancien français à une langue plus moderne bien qu’elle conserve des tournures médiévales. Le dialogue maintient le mètre du texte d’origine : l’octosyllabe. Tout dans Perceval le gallois semble avant tout au service de ce texte. Ce goust pour la langue médiévale se traduit dans la direction d’acteurs à la diction exemplaire, au premier rang desquels le valeureux Fabrice Luchini, moult jeunot en l’an de grâce 1978, qui semble se délecter de chaque mot prononcé. Le naturel qu’il parvient à adopter est fort impressionnant. Au parlé et au chanté affecté de la donzelle Arielle Dombasle sied également bien le style du texte. Le jouvenceau André Dussolier se joint aussi à la distribution.

Fabrice Luchini. Les Films du Losange

L’absence de moyens est flagrante, mais il n’est point certain que Rohmer aurait réalisé un film essentiellement différent, eut-il été doté d’un pécule plus conséquent. Fort éloigné de tout désir de reconstitution d’époque,  même minimaliste comme chez Bresson (qui réalisa lui aussi une geste arthurienne, Lancelot du lac), Perceval le gallois s’appuie sus des décors à l’artifice sans cesse revendiqué et assumé. Le film fut ainsi fut ainsi entièrement tourné en un studio circulaire : les horizons de montagnes et de castels sont peints sur les murs, l’herbe est figurée par un sol peint en vert, les arbres sont d’étranges sculptures métalliques, une rivière est représentée par du verre pilé etc. Il s’en est fallu de peu que les chevaux n’en soient pas de vrais ! La stylisation est donc extrême, et cette manière qu’a Rohmer d’occire tout naturalisme pour figurer le Moyen-Âge est le trait le plus singulier de son Perceval.

Tudieu, c’est de théâtre alors qu’il s’agit ! Par certains aspects, si fait (jeu emprunté des comédiens -gestuelle et diction comprises, sobriété des décors figuratifs, mise en valeur du texte). En outre, l’action est fréquemment entrecoupée et commentée par des intermèdes musicaux plus ou moins insérés dans la diégèse, pastiches très fidèles d‘airs typiques des XIIème et XIIIème siècles. Une partie du récit est par eux pris en charge, une autre par diverses voix off, une autre encore par les personnages eux-mêmes qui décrivent leurs propres actions - l’intégralité du texte de ce roman de chevalerie inachevé, œuvre fondatrice de la langue française, étant reprise. La théâtralité de l’ensemble, qui ne tarit pas du commencement à la fin, lasse peut-être parfois un peu (le film dure 2h18).

Fabrice Luchini et Arielle Dombasle. Les Films du Losange

Il serait cependant faux de dire que Perceval le gallois se résumât à du théâtre filmé. Car l’espace réduit du film (le minuscule studio dans lequel Rohmer balade sa caméra en d‘élégants mouvements elliptiques) devient véritable espace de cinéma, et ceci par l’intermédiaire de la seule chose qui jamais vraiment compta au cinéma : la mise en scène.  Par la grâce de son regard intelligent et radical, Rohmer transcende l’artifice pour atteindre la vérité et la beauté du texte ainsi que des personnages : l’on finit par croire en cet ingénu qu’est Perceval et en sa queste pour devenir chevalier. Rohmer jamais ne craint de choir et son film est sans vergogne aucune. L’on retrouve dans ce film, le plus risqué et radical du cinéaste, des thèmes qui lui sont chers et traversent son œuvre : le désir, le destin ou encore la chrétienté (une étrange passion du Christ finale). Le parcours initiatique de Perceval rappelle par plusieurs côtés celui des personnages de ses Contes moraux.

Réflexion fascinante sur la nature de l’adaptation littéraire comme de la reconstitution historique, Perceval le gallois n’est certes point facile d’accès mais a le mérite d’exhiber une représentation inédite du Moyen-Âge, inspirée de son imagerie et non de sa supposée réalité, à laquelle nous n’avons de toute façon qu‘un accès limité. C’est peu de dire qu’on est loin d’un quelconque académisme ! C’est là la moindre des qualités de ce film à nul autre pareil, qui fait entendre la beauté d’une langue en même temps qu’il crée un univers filmique inimitable.


Partager cet article

Repost 0
Published by lucyinthesky4 - dans A contrario
commenter cet article

commentaires

whiplash solicitors 08/08/2011 07:26

Great job for putting up this type of helpful blog. Your blog isn’t just useful but in addition very creative way too. Presently there are often amazingly couple of people who could compose less than easy posts that will creatively. Keep up the excellent composing !!

Knorc 09/03/2010 16:08

Ahh, la tronche de Luchini dans les films de Rohmer... Ca me fait marrer a chaque fois ! Un grand moment de cinéma ! :)

  • : Goin' to the movies
  • Goin' to the movies
  • : Blog de critiques cinéma d'Anna M. «Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)
  • Contact

GOIN' TO THE MOVIES

Blog de critiques cinéma d'Anna M.

«Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)

Recherche