Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 18:45


En 1990, Hervé Guibert est malade du sida. TF1 (sic!) lui confie une caméra afin qu'il filme son quotidien. L'écrivain avait toujours souhaité faire du cinéma mais n'en avait pas vraiment eu l'occasion (il a tout de même signé le scénario de L'homme blessé de Patrice Chéreau). La pudeur ou l'impudeur sera finalement sa seule réalisation. De mai 1990 à mars 1991, Guibert filme les derniers mois de sa vie et donc le travail de la mort et de la maladie sur son corps et sur sa vie. Il va très loin dans l'exhibition (mise en scène ?) de son intimité bouleversée par la maladie.

Le film est un témoignage très fort qui a le mérite de montrer sans honte et sans artifice les ravages du sida, maladie relativement nouvelle à l'époque et dont on sait peu de choses. Guibert ne nous épargne pas les images de son corps décharné, de sa difficulté à effectuer les gestes les plus simples, de ses symptômes (nausées, diarrhées etc.). Les images d'un corps affaibli offert sans réserve à l'œil de la caméra sont pour certaines difficilement supportables. La démarche documentaire est portée jusqu'à un point presque dérangeant : où commencent la complaisance et le malsain ? Une problématique dont semble avoir conscience l'auteur : le titre de son journal intime filmé en témoigne.

Cette démarche s'inscrit parfaitement à la suite de l'œuvre littéraire d'Hervé Guibert, marquée par le genre de l'autofiction : ses récits sont inspirés de sa vie mais toujours modifiés, décalés, romancés. Mais où se trouve la part de romancé dans La pudeur ou l'impudeur ? En tout cas, le statut d'écrivain de Guibert est très présent dans le film. Loin de nous laisser seuls avec des images brutales et malaisantes, il ajoute une voix off, la sienne, qui commente certaines images et leur donne un sens plus personnel et profond. Il transcende le sordide par des mots justes et bouleversants : « Chaque jour, je perd un geste que je pouvais faire la veille ». La musique est également présente et donne une nouvelle dimension, lyrique ou ironique, aux images.



Il y a donc un travail sur les images qui fait du film non pas un simple journal en vidéo mais bien une œuvre de cinéma. Le documentaire est nécessairement mise en scène, il ne reste pas un matériau brut. Dans certains plans, Guibert se contente de poser sa caméra et de continuer d'exécuter ses gestes quotidiens (téléphoner, taper à la machine, aller aux toilettes). D'autres fois, il se met en scène de façon plus frontale comme lors de l'angoissante scène du simulacre de suicide. Parfois, il filme le monde en caméra subjective (on voit le monde tournoyer lorsqu'il se met à danser). Enfin, il filme aussi autrui : ses médecins ou ses proches (deux grandes-tantes). Ses dernières s'interrogent sur la mort, le suicide etc. et Guibert les regarde avec respect. Entre les deux termes de son titre, il a peut-être choisi l'impudeur mais conserve une certaine distance (même si emplie de douleur), même lorsqu'il nous montre ce qu'il en est de son corps de malade en phase terminale.

Ce regard nouveau que les images de cinéma peuvent faire porter sur le monde et les gens, on voit Guibert en faire l'expérience au sein même du film. Ainsi ce moment où il visionne les images d'une opération qu'il vient de subir et dit « réaliser en voyant le film ce qu'on lui a fait pour de vrai ». Justement, les images de cette opération sont baignées d'une lumière étrange, presque surréelle, et donnent un sens nouveau au souvenir que l'écrivain/réalisateur en a. En filmant ces neuf mois de décrépitude et de souffrance, peut-être Guibert cherche-t-il à les transcender et à (se) les rendre accessibles.

Pour Guibert, il faut avoir vécu avant de filmer. Chargé de souvenirs, son film ne peut pas être simplement un empilement d'images morbides, parce que « l'instant présent a aussi la richesse du passé ». On perçoit le chemin parcouru par Guibert qui, s'étant mis en scène, est sorti changé de cette expérience. On le voit songer au suicide (il passera à l'acte un an plus tard...) mais aussi saisir l'instant et des « moments exquis de pure jouissance d'une vie ». Guibert exhibe sans complaisance la violence de sa situation et transcende la forme du journal filmé pour atteindre par la puissance des images, du son, du montage et des mots la force d'un témoignage cinématographique tout simplement beau.


Partager cet article

Repost 0
Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
commenter cet article

commentaires

whiplash solicitors 10/08/2011 04:54

I would like to thank you for the efforts you have made in writing this post. I am hoping the same best work from you in the future as well. In fact your creative writing abilities have inspired me to start my own blog now. Really blogging is spreading its wings rapidly. Your write up is a fine example of it.

  • : Goin' to the movies
  • Goin' to the movies
  • : Blog de critiques cinéma d'Anna M. «Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)
  • Contact

GOIN' TO THE MOVIES

Blog de critiques cinéma d'Anna M.

«Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)

Recherche