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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 00:00
Paramount Pictures

[SPOILER ALERT!]

Shutter Island m'a tuée. Ce film complètement fou et anxiogène me travaille encore et encore, quelques semaines après. Shutter Island, donc : une île aux décors irréels, sans cesse battue par la tempête, au milieu de laquelle se dresse un asile psychiatrique pour dangereux criminels, lieu de phénomènes étranges. Teddy Daniels (Leo Dicaprio) vient enquêter sur la disparition d'une femme. Mais non, en fait il vient investiguer sur la pratique de la lobotomie dans l'asile. Mais non, en réalité c'est pour venger la mort de sa femme qu'il est là. Mais non, en vrai ce sont les autorités elles-mêmes qui l'ont attiré là-bas pour le piéger. Mais non, on finit par comprendre que tout ça vient de sa propre psychose. Et puis finalement, peut-être est-il sorti de sa psychose mais il choisit tout de même d'oublier ses souffrances... Cette accumulation de retournements et de révélations est d'autant plus impressionnante qu'elle n'est pas le fait du seul scénario mais se reflète à tous les niveaux (mise en scène, décors, atmosphère, jeu des acteurs) de ce film protéiforme, qui change sans cesse de sens, de style et d'enjeux sans perdre de sa force globale.

Dès le début, on est dans le cinéma total, le sur-cinéma permanent. Scorsese en fait des tonnes et convoque toute une mémoire du septième art. Ce sur-cinéma pourra être interprété ultérieurement, après le twist final comme création mentale du personnage principal, et prendra par conséquent un sens nouveau. On repense alors à quelques bizarreries qui ont précédé : scènes incongrues ou trop surréalistes comme la rencontre dans la grotte. Ceci dit, le film fonctionne aussi sans (avant) ce fameux twist, puisque contrairement à ce que son scénario retors pourrait laisser penser, Shutter Island est aussi et avant tout un film très premier degré dans son désir de cinéma, son plaisir de cinéma, son amour du cinéma. Il y a un côte outrancier, too much, baroque, presque pompier, mais c'est aussi cela qui fait le prix du film et sa très grande beauté. Le jeu intense du désormais immense Leonardo DiCaprio y est pour beaucoup, les tourments du personnages se reflétant en permanence sur son visage et son corps habités. Max Von Sydow et Ben Kinglsey imposent une étrangeté bienvenue. Quant à Mark Ruffalo, la subtilité de son jeu ne se révèlera qu'après coup, mais d'autant plus puissamment.

Leonardo DiCaprio et Mark Ruffalo. Paramount Pictures France

La violence dans la tête de Teddy/Andrew (dont la tempête qui souffle sur l'île peut être le symbole) est comme une réponse à une violence extérieure qui est inélaborable psychiquement : deux tragédies sont mises en parallèle tout au long du film, l'une mondiale (la Shoah), l'une personnelle (la mort de ses enfants). Ce qu'il ne peut pas supporter, c'est de ne pas être venu à l'aide de sa femme alors qu'il aurait pu entendre son appel. Le parallèle est évident avec la Shoah – incroyables scènes dans les camps de concentration - et une certaine culpabilité américaine de ne pas être intervenu plus tôt (réalité de l'inconscient collectif américain ?). Cette exemple parmi d'autres exprime pour moi l'hallucinante profondeur thématique de ce Shutter Island. Le film illustre notamment une certaine impuissance intrinsèque de la psychanalyse à tout guérir. Et montre aussi que dans un monde fou on ne peut plus reconnaître, différencier ceux qui vous veulent du bien et ceux qui vous veulent du mal. C'est une vision pessimiste du monde et de l'humain que Scorsese offre ici. Sans que cela entame jamais sa croyance dans le cinéma. Dans Shutter Island, il y a du Hitchcock, il y a du Lynch, il y a du Fuller (Schock Corridor)...

Il ne faudrait pas réduire le film à sa fameuse révélation finale, ni réduire la révélation en question à une coquetterie de scénario. Shutter Island n’est pas un énième film à twist, qui reposerait uniquement sur une entourloupe scénaristique laissant le spectateur bouche bée. S'il encourage à revoir le film pour repérer les indices pointant la folie du protagoniste, il n'est pas certain que ce retournement final change fondamentalement les choses en ce qui concerne les thématiques abordées par Scorsese : la Shoah et la pratique de la lobotomie dans les asiles psychiatriques ont réellement existé et Scorsese les évoque sans désinvolture. Car le film en réalité fonctionne et convainc dans toutes les configurations qu'il adopte successivement : le polar, le thriller paranoïaques (théorie du complot dans laquelle on se plonge avec la délectation habituelle), le mélodrame (les scènes de rêves et de souvenirs de la femme aimée, d'une poésie rare), le drame psy etc. Et ce même si à chaque fois quelque chose d'étrange, d'outrancier, de moins crédible vient semer le doute et bousculer la configuration habituelle du genre – le fantastique et l'onirique s'invitent aussi à l'occasion.

Leonardo DiCaprio, Ben Kingsley. Paramount Pictures France

Shutter Island est filmé comme une construction mentale dont la clarté et la certitude s'estompent peu à peu devant l'abîme humaine. Le film est extrêmement maîtrisé (incroyable sens du rythme) et en un sens écrasant, mais la mise en scène de Scorsese prend soin de laisser ouvertes les pistes de pensée, les références cinématographiques, les interprétations possibles. Shutter Island est une œuvre absolument splendide, un somme scorsesienne d'une intelligence redoutable, foisonnante, terrifiante et vertigineuse qu'on voudrait revoir dix fois pour en saisir toutes les subtilités et les beautés.

À voir aussi sur le blog
Films de Martin Scorsese : Les infiltrés
Films avec Leonardo DiCaprio : le même + Les noces rebelles

[À lire : sur son blog, Chris confronte deux films sortis récemment et se fait l'écho de quelques points communs assez remarquables entre eux : Shutter Island, donc, et The Ghost Writer de Roman Polanski. Il propose à ses lecteurs de voter pour l'un ou pour l'autre. Pour ma part, même si j'ai adoré le Polanski dont la mise en scène est en tout point formidable, ma préférence va, vous l'aurez compris au film de Scorsese qui me paraît plus riche et moins classique. Pour l'instant cependant, Ghost Writer est en tête. Allez donc voter !]


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

whiplash solicitors 10/08/2011 05:09

What a fabulous post this has been. I am grateful to you and expect more number of posts like these. Thank you very much.

Myriam 04/05/2011 01:34

Je viens de voir le film et je ne sais pas comment je vais faire pour dormir...
En ce qui me concerne, j'avais encore un doute sur la fin... Est-ce qu'il est vraiment fou ou est-ce qu'il accepte juste d'en finir car il sait qu'il ne sortira jamais de cette île?
En tous cas, j'ai presque l'impression que c'est moi qui vais devenir folle, maintenant!

Cinema lausanne 31/01/2011 23:48

EsbrouffeJ'adore Scorsese, mais Shutter Island n'est pas honnête comme film. On te tient en haleine durant 2 heures et hop, à la fin, on te dit que tout ce que tu as vu, c'est du pipeau... C'est magnifiquement joué, filmé, monté, photographié, etc... mais ce n'est pas juste vis-à-vis du spectateur...

Hérodonte 01/09/2010 11:16

"Shutter Island renvoie "Sixième sens" au placard et rend quasi désuet "Fight Club" grâce au savoir-faire"

Faire une comparaison entre Fight Club et Shutter Island, c'est assez couillu...

Anna 28/05/2010 12:23

Non je ne cliquerai pas sur votre lien "appartement à paris" et désolée de vous décevoir, mais j'ai conscience que vous n'êtes pas une vraie personne!

appartement à paris 28/05/2010 09:26

Merci pour votre article, je découvre votre blog et je tiens à vous remercier pour votre travail remarquable

film stream 14/04/2010 00:16

Très bon blog, je pensais à ça en plus l\'autre jour. Votre blog me donne envie d\'en créer un également... j\'espère que j\'y arriverai !

Anna 31/03/2010 21:14

Je suis en train!
Merci pour tes commentaires mallaury.

mallaury 31/03/2010 16:13

Tu as lu le livre ?

pierre 21/03/2010 09:16

ce film ne m'a pas tué, il m'a plutôt assommé... ! sur-cinéma en effet, déborde de partout, surcolorisé, une sorte de barbe à papa, abusant des signes, une atmosphère, une esthétique très foraine... Lourd.
Skorecki dit de Scorsese que c'est un "pasticheur"... il en fait trop Scorsese quoi ! bon allez...

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