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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 01:15


I spit on your grave de Meir Zarchi (1978) est un film culte du genre horrifique « rape and revenge », qui comme son nom l’indique désigne les films dont le scénario repose sur un viol, suivi par la vengeance de la victime. Très violent, il évolue sans cesse dans une ambigüité morale assez dérangeante. L’histoire est simple : Jennifer (Camille Keaton, petite-nièce de Buster et femme du cinéaste) est une jeune et belle journaliste qui part s’isoler à la campagne afin d’écrire un roman. Elle y rencontre quatre hommes qui la trouvent « à leur goût » et la violent à plusieurs reprises de manière brutale. La seconde moitié du film est consacrée à la revanche de Jennifer qui va éliminer un à un ses agresseurs.

Zarchi a su éviter l’immonde piège de base du film de viol : la complaisance. Ici, aucun plaisir ne naît de la vision des scènes de viol. Les scènes en question, longues et douloureuses, sont filmées d’une manière telle que l’identification au plaisir pervers des violeurs est rendue impossibles. Leur regard vicieux n’est jamais celui adopté par la caméra et l’érotisation du corps de l’héroïne n’a plus lieu. Les plans sont crus et « réalistes », signifiant bien l’horreur de la situation. L’identification est toute entière du côté de la femme qui souffre. Le titre originel du film, Day of the woman, est sans doute représentatif de la volonté du cinéaste d’épouser le point de vue du personnage féminin. Le pendant de cette identification salutaire est que, dans la seconde moitié du film, Zarchi semble justifier et encourager la revanche sauvage à laquelle se livre Jennifer en massacrant les quatre types qui l’ont violée. Ainsi, les scènes de meurtre vont se révéler beaucoup moins insupportables que les scènes de viol et pourront être perçues d’une manière comique de par leur outrance (pénis découpé, noyade ensanglantée, pendaison pré-érotique etc.). Le mode de narration change du tout au tout.



I spit on your grave
décrit un monde inhumain, cruel et sauvage qui rappelle parfois le Délivrance de John Boorman. Ce qui s’avère particulièrement choquant , ce n’est pas seulement l'extrême violence de l'œuvre, mais c’est aussi sa sauvagerie, son nihilisme très politiquement incorrect : il est difficile d’établir si oui ou non le cinéaste cherche à justifier le recours à la vengeance personnelle de son héroïne. En un sens probablement, puisque les meurtres perpétrés par Jennifer sont montrés comme compréhensibles et « logiques » - parfois, ils sont assez dégoûtants, mais ce dégoût est celui-là même qui fait partie du plaisir que l’on prend à regarder des films d’horreurs. Mais ce qui ajoute une dimension assez subversive au filme c’est que Jennifer a « besoin » de cette vengeance personnelle, dans la mesure où la société civilisée est totalement absente (on ne voit jamais la ville, elle vit dans une maison reculée au milieu de la forêt). Il n’y a pas de loi autre que celles du Talion et du plus fort, et la police est inaccessible. Partant de là, I spit on your grave s’avère beaucoup moins crétin qu’un banal « vigilante movie » où l’héroïne serait mise en valeur comme sauveuse de la civilisation en marche pour éradiquer les méchants et faire revenir l’ordre.

Le point de vue adopté dans la seconde partie montre également une tentative (seulement partiellement réussie) d’être moins en empathie avec Jennifer, de regarder ses actions avec une plus grande distance et une identification moindre. L’ambigüité morale très perturbante du film se situe exactement dans cette tentative là. La fin du film ne s’avère pas totalement « satisfaisante » : Jennifer s’est débarrassée de ses bourreaux mais elle s’est transformée en chemin, et c’est comme si le spectateur avait perdu sur ce chemin son empathie pour elle. Il y a une sorte de tristesse - volontaire ou pas, toute la question est là - dans cette scène finale, alors même qu’elle exhibe tous les signes de la scène qui se veut jubilatoire dans sa violence : après s’être entendre dire un « Suck it, bitch ! » à vocation culte,  le type est broyé dans le moteur d’un jet ski. Zarchi rend ambiguë l’idée même d’identification et c’est qui fait tout le malaise de cette scène. Si ce n’était pas le cas, nous serions totalement satisfaits, et pas du tout perturbés, par cette fin comme nous sommes supposés l’être à la fin d’un « vigilante movie » classique.


   
Les personnages masculins du film sont tous d’horribles pervers. Le « leader » des violeurs, le « mâle dominant » du film, est castré par Jennifer dans une scène quasi grandguignolesque. Symboliquement, on peut imaginer que le cinéaste exprime ici sa vision d’un monde où la femme peut enfin obtenir vengeance vis-à-vis d’un patriarcat violent qui fait d’elle seulement un objet de regard pervers, et où on lui demande sans cesse d’être soumise. Le film montre comment une femme est « remise à sa place » pour avoir osé exprimer du désir et être sujet de regard. C’est par exemple la première scène du film, où Jennifer croise ses futurs agresseurs dans une station service et les regarde de façon provocante - c’est aussi cette séquence où l’un des hommes lui explique que c’est sa faute si elle a été violée, puisqu’elle les a encouragés par son attitude. Une lecture féministe d’I spit on your grave ne me parait pas totalement hors de propos. Cependant, l’incertitude demeure jusqu'au bout quant à l’extrême violence de ce film et ses dérangeant partis pris esthétiques et moraux. C'est probablement ce qui en fait encore aujourd'hui l'indéniable valeur de subversion et d'inquiétude.


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Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
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mymp 05/10/2010 09:41

Bravo pur ton A ! Et oui, le remake semble plus aller dans la direction d'un Hostel ou d'un Saw que d'un survival bien crade. Et signe d'une époque devenue puritaine : impossible désormais de filmer une scène de viol comme celles dans les années 70/80. Par contre, des tortures à la pelle et du sang par hectolitres, no problemo. Étrange...

Anna 04/10/2010 19:43

Concernant le remake, il a l'air assez centré sur la revanche sanglante de la nana, en mode film gore "classique", d'ailleurs j'ai du mal à imaginer qu'ils refassent des scènes de viol aussi traumatisantes que celles de l'original.

Anna 04/10/2010 19:41

J'ai vu ça à Berkeley cet été dans mon cours "History of film theory", quand on a étudié la notion de "body genre". Le prof ne l'avait pas vu avant, et il s'est excusé de nous avoir passé un film aussi violent et perturbant.^^
En fait cet article est une traduction et adaptation (j'ai enlevé les allusions aux théories de Linda Williams sur les "body genres") d'un devoir que j'ai écrit sur le film (et qui m'a valu un A!).
Voilà, tu sais tout!

mymp 04/10/2010 17:41

Tiens, tiens... Mais comment as-tu été amené à voir un truc pareil ?! J'attends pour ma part le remake qui devrait sortir l'année prochaine et qui a l'air beaucoup plus hard que l'original, une sorte de classique en soi.

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