Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 01:56


/! Lecture fortement déconseillée à qui n'aurait pas vu le film ! 

Le nouveau long-métrage de Zack Snyder, le réalisateur controversé de L'armée des morts, 300 et Watchmen, est une plongée dans la psyché bizarre et bordélique d'une jeune fille (ce point de vue féminin est une première). C'est aussi l'occasion pour le cinéaste de se livrer à un exercice de style en forme de recyclage de diverses imageries contemporaines – du cinéma, mais aussi du jeu vidéo et du clip. Le tout intégré dans une narration complexe, avec imbrications de différents récits et ambiguïté sur le degré de réalité. On pourrait croire le sujet adapté d'un comic book ou encore d'un manga, mais non, l'intrigue est sortie tout droit de la tête de Snyder - c'est son premier scénario original.

Sucker Punch, c'est donc l'histoire d'une fille, Babydoll, enfermée contre son gré après une tragédie familiale, dans un lieu hybride dont le statut n'est pas explicite, entre l'asile psychiatrique, le centre de détention pour jeunes filles et le cabaret voire le bordel. La réalité de ce lieu est tellement cauchemardesque qu'elle s'en échappe par l'imagination en fantasmant un monde où elle doit vaincre des obstacles pour reconquérir sa liberté. Cet univers-refuge est changeant, adoptant une configuration différente à chaque nouvelle mission, à la manière des différents « mondes » d'un jeu vidéo. Ces mondes parallèles sont à chaque fois des rêves partagés, très belle idée, par Babydoll et sa bande d'amies. Ils évoquent (voire recyclent, ce qui donne parfois une impression de déjà vu) tour à tour le film de zombies, de samouraï, de guerre ou encore l'heroic fantasy, et convoquent différents méchants (du géant armé et casqué à la maman dragon). Chaque nouveau fantasme est l'occasion d'un nouveau film dans le film. On regrette cependant que ces séquences assez diverses dans leur ton et leur imaginaire se trouvent uniformisées par une mise en scène à la limite de la laideur parfois (la photo y est particulièrement dégueulasse). En outre, l'artificialité terrible des décors est ici un procédé conscient de la part de Snyder, et somme toute cohérent. L'autre problème est que l’utilisation de ces séquences dans l'intrigue finit par être répétitive – les héroïnes doivent trouver quatre objets afin de s'échapper, quatre fois donc Babydoll entre en transe et quatre fois elle se voit projetée dans son jeu vidéo mental.

Une idée assez étonnante du film est de prétexter la danse pour envoyer son héroïne dans ce monde imaginaire. Snyder en fait une transe qui annonce et permet le basculement dans le fantasme (le délire?). Mais ce qui est encore plus étonnant, audacieux, et passionnant, c'est que Snyder ne filme absolument jamais ces scènes de danse dont les dialogues nous disent qu'elles sont hypnotisantes, fascinantes, excitantes. Il épouse jusqu'au bout le point de vue de sa protagoniste, et refuse donc le moindre contre-champ sur son corps quand son esprit n'y est plus. Quand elle est ailleurs, nous y sommes avec elle. En épousant ainsi l'état mental (dérangé) de son personnage principal, et par plusieurs autres éléments (l'asile d'un côté, la danse de l'autre) Sucker Punch rappelle évidemment l'univers de deux grands films récents, Shutter Island et Black swan.

Emily Browning & Jena Malone. Warner Bros. France

Le premier degré avec lequel Snyder nous débite son récit prête parfois à sourire, notamment dans quelques dialogues et dans la voix off un peu mièvre (voir la petite morale finale). Mais il finit par convaincre par sa puissance de récit assez dévastatrice et la sincérité dans ses choix, même quand ils paraissent du mauvais goût le plus achevé. À ce titre, la bande son pourrait sembler insoutenable à certains : c'est une succession de grands classiques pop-rock (comme l'était déjà au demeurant celle de Watchmen) de Eurythmics, des Pixies, de Bjork, des Beatles, de Queen, de Jefferson Airplane, des Stooges... mais repris ou remixés de façon majoritairement immonde, si bien qu'elles se ressemblent toutes, comme passées à la moulinette Snyder. C'est dommage, car chaque chanson illustrant une scène importante, elle en donne très certainement la clé (beaucoup parlent de rêves, de fantasmes, d'hallucinations).

Sucker Punch est un film de contradictions, à la fois sentimental et bourrin, laid et beau, lyrique et presque kitsch, maniériste et incarné, parfois abject (il se débarrasse de deux des personnages principaux en trente secondes sans état d'âme) et parfois profondément moral (son attachement coûte-que-coûte à son héroïne). Ce dernier point est me semble-t-il important, et achève de convaincre de la dimension profondément, paradoxalement et outrageusement féministe du film. Tous les hommes (figures de pères comme d'amants potentiels) y sont dépeints de manière atroce et Sucker Punch soutient l'image de la bande de filles comme communauté en marche vers la liberté, même si cette liberté – et leur existence même - pourrait finalement n'être qu'une illusion de plus. L'illusion est le thème profond du film, qui commence d'ailleurs sur un rideau rouge de théâtre. Tout ceci existe-t-il vraiment ? Babydoll est-elle encore plus folle que nous ne le pensions ? Existe-t-elle vraiment ? C'est je crois le sens du final un peu confus, avec un twist bizarre et probablement inutile, qui laisse en tout cas quelque peu perplexe.

Sucker Punch est aussi un film avec des fulgurances de mise en scène assez stupéfiantes, comme ce travelling circulaire au travers d'un miroir. Si sa virtuosité peut tourner parfois à vide et son style un peu répétitif agacer à force de pompiérisme, Snyder signe tout de même un film au moins intéressant formellement et narrativement, divertissement hors norme et à mes yeux tout à la fois agaçant et passionnant.

Emily Browning, Abbie Cornish, Jena Malone, Vanessa Hudgens & Jamie Chung. Warner Bros. France

Article également publié sur Gwaeron.org

3étoiles

Partager cet article

Repost 0
Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
commenter cet article

commentaires

selenie 04/04/2011 10:32

A force de travailler l'esthétisme il en a oublié la cohérence de l'ensemble. Le scénario n'est pas de plus original mais le plus gênant reste la fin d'une facilité assez honteuse (5ème chose = un mystère, celui de laisser une des filles "vivre" pour les autres ?! lol)... Dommage car Zack Snyder a le mérite de transcender ses films par une vraie passion pour ce qu'il fait et il sait créer un intérêt certain. Une sensation de cacophonie mal gérée laisse un goût d'inachevé. 2/4

Anna 01/04/2011 18:45

Cavell n'a fait qu'écrire, mais énormément, sur des thèmes aussi larges que (outre le cinéma) Shakespeare, le scepticisme, Emerson, le perfectionnisme moral, l'ordinaire, le langage, l'Amérique...
C'est vrai que "D'où vient que l'histoire soit autre chose qu'un chaos?" est un superbe sujet ! Après, aurais-je envie de le traiter en sept heures, c'est une autre question.^^

Tching 01/04/2011 18:19

Yip, je n'ai pas lu ton article, parce que je pense bien aller voir ce Sucker Punch... A l'agreg 1) La force des idées (pas mal du tout) 2) D'où vient que l'histoire soit autre chose qu'un chaos ?(bien) 3) texte de L'architectonique de la raison pure... C'était totalement jouissif...
C'est bien Cavell je connais pas du tout (il a réalisé ou simplement écrit ?) ?... Enfin bon courage pour ton double travail... Moi c'est Dijon, et une ch'tiote thèse sur Foucault...
A bientôt, amie philosophe !

Ben 31/03/2011 15:26

Le principal problème du film c'est qu'il n'assume pas son côté nietzschéen, puisque le récit a priori complètement délirant est en fait schématique : objectif-mission-carte trouvé-objectif-mission-objet couteau trouvé... Dommage car le cadre est très intéressant, et la forme excellente. En tant que fan de Snyder je suis un peu déçu...

Hérodonte 31/03/2011 10:25

"C'est je crois le sens du final un peu confus, avec un twist bizarre et probablement inutile, qui laisse en tout cas quelque peu perplexe."

Complétement d'accord. Je trouve ça tellement mal amené que si c'est la réelle intention de Snyder l'histoire se casse complétement la gueule.

Tu as oublié le plan-séquence dans le train, contre les robots. Je trouvais ça assez couillu.

  • : Goin' to the movies
  • Goin' to the movies
  • : Blog de critiques cinéma d'Anna M. «Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)
  • Contact

GOIN' TO THE MOVIES

Blog de critiques cinéma d'Anna M.

«Le cinéma, c’est comme l’amour, quand c’est bien, c’est formidable, quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même.» (George Cukor)

Recherche