Le nouveau long-métrage de Zack Snyder, le réalisateur controversé de
L'armée des morts,
300 et
Watchmen, est une plongée dans la psyché bizarre et bordélique d'une jeune fille (ce point de vue féminin est une première). C'est aussi l'occasion pour le cinéaste de se livrer à un exercice de style en forme de recyclage de diverses imageries contemporaines du cinéma, mais aussi du jeu vidéo et du clip. Le tout intégré dans une narration complexe, avec imbrications de différents récits et ambiguïté sur le degré de réalité. On pourrait croire le sujet adapté d'un comic book ou encore d'un manga, mais non, l'intrigue est sortie tout droit de la tête de Snyder - c'est son premier scénario original.
Sucker Punch, c'est donc l'histoire d'une fille, Babydoll, enfermée contre son gré après une tragédie familiale, dans un lieu hybride dont le statut n'est pas explicite, entre l'asile psychiatrique, le centre de détention pour jeunes filles et le cabaret voire le bordel. La réalité de ce lieu est tellement cauchemardesque qu'elle s'en échappe par l'imagination en fantasmant un monde où elle doit vaincre des obstacles pour reconquérir sa liberté. Cet univers-refuge est changeant, adoptant une configuration différente à chaque nouvelle mission, à la manière des différents « mondes » d'un jeu vidéo. Ces mondes parallèles sont à chaque fois des rêves partagés, très belle idée, par Babydoll et sa bande d'amies. Ils évoquent (voire recyclent, ce qui donne parfois une impression de déjà vu) tour à tour le film de zombies, de samouraï, de guerre ou encore l'heroic fantasy, et convoquent différents méchants (du géant armé et casqué à la maman dragon). Chaque nouveau fantasme est l'occasion d'un nouveau film dans le film. On regrette cependant que ces séquences assez diverses dans leur ton et leur imaginaire se trouvent uniformisées par une mise en scène à la limite de la laideur parfois (la photo y est particulièrement dégueulasse). En outre, l'artificialité terrible des décors est ici un procédé conscient de la part de Snyder, et somme toute cohérent. L'autre problème est que lutilisation de ces séquences dans l'intrigue finit par être répétitive les héroïnes doivent trouver quatre objets afin de s'échapper, quatre fois donc Babydoll entre en transe et quatre fois elle se voit projetée dans son jeu vidéo mental.
Une idée assez étonnante du film est de prétexter la danse pour envoyer son héroïne dans ce monde imaginaire. Snyder en fait une transe qui annonce et permet le basculement dans le fantasme (le délire?). Mais ce qui est encore plus étonnant, audacieux, et passionnant, c'est que Snyder ne filme absolument jamais ces scènes de danse dont les dialogues nous disent qu'elles sont hypnotisantes, fascinantes, excitantes. Il épouse jusqu'au bout le point de vue de sa protagoniste, et refuse donc le moindre contre-champ sur son corps quand son esprit n'y est plus. Quand elle est ailleurs, nous y sommes avec elle. En épousant ainsi l'état mental (dérangé) de son personnage principal, et par plusieurs autres éléments (l'asile d'un côté, la danse de l'autre)
Sucker Punch rappelle évidemment l'univers de deux grands films récents,
Shutter Island et
Black swan.
Le premier degré avec lequel Snyder nous débite son récit prête parfois à sourire, notamment dans quelques dialogues et dans la voix off un peu mièvre (voir la petite morale finale). Mais il finit par convaincre par sa puissance de récit assez dévastatrice et la sincérité dans ses choix, même quand ils paraissent du mauvais goût le plus achevé. À ce titre, la bande son pourrait sembler insoutenable à certains : c'est une succession de grands classiques pop-rock (comme l'était déjà au demeurant celle de
Watchmen) de Eurythmics, des Pixies, de Bjork, des Beatles, de Queen, de Jefferson Airplane, des Stooges... mais repris ou remixés de façon majoritairement immonde, si bien qu'elles se ressemblent toutes, comme passées à la moulinette Snyder. C'est dommage, car chaque chanson illustrant une scène importante, elle en donne très certainement la clé (beaucoup parlent de rêves, de fantasmes, d'hallucinations).
Sucker Punch est un film de contradictions, à la fois sentimental et bourrin, laid et beau, lyrique et presque kitsch, maniériste et incarné, parfois abject (il se débarrasse de deux des personnages principaux en trente secondes sans état d'âme) et parfois profondément moral (son attachement coûte-que-coûte à son héroïne). Ce dernier point est me semble-t-il important, et achève de convaincre de la dimension profondément, paradoxalement et outrageusement féministe du film. Tous les hommes (figures de pères comme d'amants potentiels) y sont dépeints de manière atroce et
Sucker Punch soutient l'image de la bande de filles comme communauté en marche vers la liberté, même si cette liberté et leur existence même - pourrait finalement n'être qu'une illusion de plus. L'illusion est le thème profond du film, qui commence d'ailleurs sur un rideau rouge de théâtre. Tout ceci existe-t-il vraiment ? Babydoll est-elle encore plus folle que nous ne le pensions ? Existe-t-elle vraiment ? C'est je crois le sens du final un peu confus, avec un twist bizarre et probablement inutile, qui laisse en tout cas quelque peu perplexe.
Sucker Punch est aussi un film avec des fulgurances de mise en scène assez stupéfiantes, comme ce travelling circulaire au travers d'un miroir. Si sa virtuosité peut tourner parfois à vide et son style un peu répétitif agacer à force de pompiérisme, Snyder signe tout de même un film au moins intéressant formellement et narrativement, divertissement hors norme et à mes yeux tout à la fois agaçant et passionnant.
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