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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 00:47
Océan Films

Difficile de parler de ce film à nul autre pareil, sauf à commencer par s’insurger de son accueil injuste et de sa distribution calamiteuse. Tentons-on tout de même un éloge, c’est certainement ce qui lui servira le plus. Scénariste de génie, Charlie Kaufman passe, selon l’expression consacrée, derrière la caméra avec cet enchevêtrement hallucinant d’idées charmantes autant que troublantes. Spécialiste de la mise en abyme et des plongées vertigineuses dans l’inconscient humain quand il écrit pour les autres (Adaptation et Being John Malkovich de Spike Jonze, Eternal sunshine… de Michel Gondry), Kaufman ne déroge pas ici à sa règle avec ce récit pour le moins étrange de la vie d’un dramaturge new yorkais, Caden Cotard, loser hypocondriaque, balloté entre galères affectives et problèmes de santé. Il va se voir confier la mise en scène d’une pièce de théâtre dans un hangar géant et décide alors d’y faire jouer sa propre existence.

Tout ceci prend place dans un univers décalé, semé de détails incongrus. Synecdoche, New York, c’est notre monde, mais en très légèrement différent. Le cinéaste y distille une étrangeté discrète, un surréalisme doux, constamment surprenant, qui contamine peu à peu l’histoire mais ne verse jamais dans le fantastique pur. La réalité et l’imaginaire se mêlent très subtilement, à la faveur d’une mise en scène sensible qui ne scande jamais ces deux plans de perception, les fond au contraire l’un dans l’autre jusqu’au vertige et à la folie.

Voici par exemple quelques unes des délicieuses trouvailles mises en image par Kaufman :
- une fleur fanée tombant du tatouage d’une défunte
- une maison perpétuellement en feu
- de minuscules tableaux que l’on regarde à la loupe
- des larmes artificielles
- une lettre avec toux incluse
- une pièce de théâtre jamais achevée, aussi grande que la vie elle-même

Philip Seymour Hoffman. Océan Films

Cette mise en abyme est d’ailleurs proprement étourdissante. Caden fait jouer son propre rôle par un acteur et doit nécessairement trouver alors quelqu’un pour jouer celui qui joue son rôle, and so on… Il va même jusqu’à faire murer entièrement le théâtre pour plus de réalisme, sauf que ce n’est alors plus un théâtre ! Contamination de la vie par la fiction et de la fiction par la vie, impasse de la création… On est littéralement plongé dans le cerveau de cet homme, où le temps, comme dans toute conscience humaine, est déformée par la mémoire (on ne voit pas vraiment passer les années) et par la folie (il y a une forme de schizophrénie dans ce projet fou de faire jouer sa vie au théâtre).

C’est aussi un film d’une tristesse infinie. J’ai rarement vu ça. Son thème majeur, je pense, est la dépression. Cette impression générale d’apathie, de non-appartenance au monde, de lenteur, de pesanteur domine le protagoniste, et le film avec lui, d’une façon radicale. Cela n’empêche pas une certaine drôlerie d’affleurer, en même temps qu’un émerveillement face au monde que Kaufman nous ouvre, mais l’atmosphère générale reste celle d’une mélancolie persistante qui envahit peu à peu l’écran comme le personnage et achève le film dans un océan de désespoir. On en sort effondré et passablement impressionné par la maîtrise dont fait preuve Kaufman dans ce film foisonnant et d’une profondeur philosophique, voire métaphysique, vertigineuse.

Louons également la sobriété géniale de Philip Seymour Hoffman, et le talent de l’ensemble des comédiens qui ont brillamment réussi à se fondre dans l’univers, hermétique de prime abord, de ce cinéaste barjo. Toutes les femmes qui entourent l’acteur principal font aussi penser que Synecdoche est un film sur l’amour et la passion, meilleurs moyens pour s’extirper du néant, même s’ils débouchent inlassablement sur le malheur, la trahison, la déception. Peut-être un peu long dans sa seconde partie, pas toujours abouti et forcément très très trop écrit, mais absolument passionnant, fascinant, puissant, hypnotique, Synecdoche, New York mérite d’être vu, plusieurs fois si possible, pour en mieux saisir toute la jubilatoire complexité. Potentiellement culte ?

Philip Seymour Hoffman et Catherine Keener. Océan Films

À lire : l'accueil désastreux du film évoqué sur Tadah! Blog.


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Published by lucyinthesky4 - dans A contrario
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commentaires

Vincent 01/05/2009 23:16

Ca y est, je l'ai vu. ... Ouais ben je l'ai vu. ... Je l'ai vu. ... Vu vu vu... ça y est... bah voilà... J'aurais pas dû.

Vincent 25/04/2009 11:55

Vas-y vas-y, nargue bien ceux qui n'avaient qu'une semaine pour s'y rendre et qui n'ont pas eu le temps... C'est dégueulasse !

Par contre Anna, je suis néanmoins fou de bonheur, comblé même ai-je envie de dire, tu as des nouvelles rubriques ! Trop cool ! J'ai ma petite préférence pour "Derrière les fagôts", j'aime bien, c'est mignon.

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