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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 19:50
ARP Sélection

J’ai du mal à parler de ce film, et pourtant je le dois car c’en est un grand. C’est la première fois que je vois un film du très prolifique Kyoshi Kurosawa (31 films en 31 ans), je ne peux donc pas comparer ce drame intime ancré dans la réalité sociale japonaise avec ses précédentes œuvres fantastiques et horrifiques. En revanche je dirai que Tokyo sonata m’a paru d’emblée baigner dans une angoisse et une étrangeté rares qui en font, plus qu’une chronique sociale sur les ravages de la mondialisation, un vrai et sublime portrait de la condition humaine. La trame est simple et sobre : un père de famille perd son boulot (il est remplacé par des employés chinois payés au salaire chinois) et ne parvient pas à l’avouer à sa famille, aussi décide-t-il de le cacher et de quitter tous les matins le domicile familial en costume pour errer dans Tokyo et grailler à la soupe populaire. Son jeune fils, lui, prend des cours de piano en cachette, tandis que l’aîné est souvent absent et aspire à quitter le Japon. Quant à la mère, elle assiste impuissante à ce dérèglement fatal mais va se révéler plus forte et insoumise que prévu (un personnage véritablement fascinant).

La première moitié de ce Tokyo sonata est un modèle de subtilité et de pudeur qui observe avec acuité une famille qui se délite, incapable de communiquer (il paraît que ça évoque Ozu, mais là encore mon inculture est telle que je ne peux confirmer…). Le film ne fait cependant pas dans la psychologie simpliste pour autant, et préfère laisser exister ses personnages, les rendre libres et d’autant plus beaux, sans tenter de les percer totalement à jour. Kurosawa bouscule la figure de l’autorité paternelle, mais aussi une société contemporaine qui laisse les individus égarés, désemparés (voir les superbes vues de Tokyo, monstrueuse mégalopole). Le décor de la maison de la famille se révèle une sorte de théâtre muet où rien d’important ne se dit, mais où tout est montré par l’intermédiaire d’une mise en scène bouleversante, Kurosawa réunissant ses personnages dans ses beaux et doux plans séquences avant, parfois, de les segmenter assez violemment, dévoilant entre eux des affrontement silencieux mais décisifs. C’est d’une grâce renversante.

ARP Sélection

Le film prend dans sa seconde partie un virage mystérieux, invraisemblable, tirant volontiers vers le grotesque (notamment avec ce personnage de cambrioleur raté, interprété par l’acteur fétiche de Kurosawa, Koji Yakusho). On assiste alors à un crescendo dramatique d’une tension incroyable : la nuit tombe sur trois personnages qui errent, courent, fuient, se cachent... Certains ont regretté ce tournant, cet écart soudain qui ramène Kurosawa à la frontière du fantastique et de l’horreur (mais aussi de la comédie), je l’ai pour ma part trouvé absolument passionnant et tout à fait convaincant. Il est à l’image de ce que le film montre : la schizophrénie d’un monde moderne qui vacille dangereusement sur ses fondements, son éternel balancement entre la raison et la folie, entre la maison et le monde, entre l’émergence de l’individu et la croyance en le collectif. Cette seconde partie moins tenue, plus lyrique, plus secouée, installe un climat de chaos absolu avant de s’achever une fois le jour revenu avec un moment de sérénité et de pure beauté tout aussi absolues, dans lequel l’art se révèle le meilleur moyen de réconciliation avec autrui et avec soi-même.

C’est splendide.


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Published by lucyinthesky4 - dans Nouveautés
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commentaires

whiplash claims 17/08/2011 06:13

This is the first time I see a film of Kurosawa Kyoshi prolific (31 films in 31 years), so I Can not compare this intimate drama rooted in the Japanese social reality icts with previous works fantastic and horrific. This is Such an awesome movie I'm sure, Because it HAS That characters are pretty amazing. Very nice post indeed.

Mélanie 21/04/2009 10:51

Dialogue extrait du film Liberté, la nuit

Pierre 29/03/2009 22:30

réponse : jean-pierre léaud dans naissance de l'amour de philippe garrel !

Pierre 29/03/2009 15:58

ça n'a rien à voirSais-tu, toi Anna ou quelqu'un d'autre de qui est ce très beau texte ? je ne sais pas, ça me contrarie un peu :

"-Personne ne sait ce qui se passe aujourd'hui parce que personne ne veut qu'il se passe quelque chose.
En réalité on ne sait jamais ce qui se passe on sait simplement ce qu'on veut qu'il se passe. C'est comme ça que les choses arrivent. En 17, Lénine et ses camarades ne disaient pas nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. Ils disaient : toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable pour faire une révolution qui n'aurait jamais eu lieu s'ils ne l'avaient pas faite et qu'ils n'auraient pas faite s'ils n'avaient pas pensé qu'elle était inéluctable uniquement parce qu'ils la voulaient.
Chaque fois que quelque chose a bougé dans ce monde ça a toujours été pour le pire. Voila pourquoi personne ne bouge personne n'ose provoquer l'avenir. Faudrait être fou pour provoquer l'avenir. Faudrait être fou pour risquer provoquer un nouveau 19, un nouveau 14, un nouveau 37...
- Alors il ne se passe jamais plus rien.
- Si parce qu'il y aura toujours des fous et des cons pour les suivre et des sages pour ne rien faire."

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