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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 01:04
Universal International Pictures

Tout ce que le ciel permet est la seconde collaboration de Douglas Sirk avec le couple Jane Wyman/Rock Hudson, après Le secret magnifique. Le cinéaste allemand y raconte les amours d'une bourgeoise veuve (Jane Wyman) et de son jardinier plus jeune et plus pauvre qu'elle (Rock Hudson).  Leur différence d’âge et de rang social va les empêcher de vivre leur amour, en raison du jugement d’autrui.

Le film, lyrique, épouse les états d'âme de son héroïne Carey, qui oscille entre moments de bonheur intense et moments de souffrance et d'angoisse. Sirk joue sur des oppositions qui seront éléments perturbateurs dans le récit (ville/campagne, parents/enfants, bourgeoisie/population modeste, individu/société, amour/haine). Tout ce que le ciel permet, en bon mélodrame, se caractérise également par la menace constante d'une fin malheureuse. En effet, la crainte du spectateur que le couple se sépare et cède à la pression conformiste du groupe est permanente, et ce jusqu'à la dernière scène. La mise en scène brillante de Sirk suit les mouvements « ascendants » et « descendants » de l'intrigue et provoque l'identification à l'héroïne. Les sentiments sont exacerbés : fulgurance de l'amour des deux personnages, puis rejet de l'entourage de Carey. Tout est baroque : on retrouve une utilisation typiquement sirkienne de couleurs très symboliques. Le cinéaste utilise des tons chauds, des couleurs outrancières, contrastées et presque surréelles, rehaussées par le Technicolor flamboyant de son fidèle collaborateur Russell Metty.



Cependant; aucun moment le film ne se conforme aux clichés concernant le mélodrame, à savoir l'aspect « larmoyant », l'incohérence de l'intrigue, le manichéisme, l'avalanche de malheurs... Tout ce que le ciel permet s'inscrit au contraire dans un réalisme social tout à fait pertinent. C'est un film moins jusqu'au-boutiste dans le traitement mélodramatique que certains autres films de Sirk comme Le mirage de la vie (on se souvient de son bouleversant final en grandes pompes). On ne repère pas de véritable climax émotionnel, à l'exception peut-être de l'ultime scène en forme de réconciliation. La saveur des films de Sirk se retrouve par contre dans l'ironie constante (dénuée cependant de condescendance) dont le cinéaste fait preuve. Ironie non vis-à-vis du genre lui-même (les codes du mélodrame sont utilisés au contraire avec tout le premier degré possible) ni des personnages, mais vis-à-vis du monde et des situations qu'il donne à voir. Son regard sur la société est dénué de toute naïveté et génère une critique sociale acérée. L'hypocrisie bourgeoise est ici dénoncée avec virulence.

Tout ce que le ciel permet s'avère une étude profonde et subtile de la condition de la femme dans l'Amérique des années 1950. Les faits et gestes de Carey, l'héroïne du film, sont scrutés par son entourage, familles et amis ; on attend d'elle qu'elle se conforme au rôle attendu d'une jeune bourgeoise veuve. Selon la convenance, elle devrait rester chez elle (devant la télévision, par exemple) ou épouser un sosie de son époux décédé. Ses enfants ultra conformistes lui font bien comprendre la chose, même si de manière partiellement inconsciente, lorsqu'ils lui font offrir un poste de télévision. Dans cette scène étonnante, le vendeur lui vante les mérites de son nouveau téléviseur qui lui donnera prétendument accès au monde (« toute la parade de la vie à la portée de vos doigts »). Or, l'on voit soudain se refléter dans l'écran éteint de l'appareil, le visage triste de Carey. L'écran est comme un miroir révélateur de l'âme de l'héroïne mais aussi de son image faussée par les conventions sociales. Pour elle et pour son amant Ron, la télévision représente au contraire le retrait du monde, le refus de la nature, le conformisme, l'ennui.



Sirk oppose la ville, lieu d'hypocrisie et d'intolérance, à la campagne où règnent la nature et son corollaire humain, la sincérité.  Dans Tout ce que le ciel permet, Sirk fait montre d'un grand romantisme, lié à éloge de la vie en communion avec la nature et de l'authenticité. Ron vit simplement dans une maison modeste. Il rejette la vie policé de la bourgeoisie pleine de préjugés, ne s'intéresse ni à sa richesse ni à sa réputation. Il vit en harmonie avec la nature, sur le modèle de Walden, le livre de Henry David Thoreau (auquel il est fait allusion dans le film). La solitude de Carey, son rejet par la « bonne société », l'égoïsme et l'ingratitude dont font preuve ses enfants : tout concourt à créer autour d'elle une tension cruelle et impitoyable, ce à quoi la tranquillité du domaine sauvage de Ron et de son mode de vie apaisé apporte un contraste saisissant. Carey « renaît » au contact d'une nature sans cesse magnifiée par la mise en scène de Sirk. La neige est immaculée, les feuilles d'automne dorées... Le film rend éclatantes les couleurs naturelles et nous rappelle sans cesse la puissance de la nature.

Tout ce que le ciel permet n’est pas le mélodrame le plus bouleversant de Douglas Sirk, mais certainement l’un de ses plus ouvertement critiques. Cependant, malgré sa constante ironie, Sirk croit en la possibilité de l’amour de Cary et Ron au-delà des conventions sociales et des jugements bourgeois. La mise en scène d'un tel espoir, c'est bien tout ce que le cinéma permet.


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Published by lucyinthesky4 - dans Classiques
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commentaires

Platinoch 02/05/2010 22:03

Peut-être pas le meilleur Sirk en effet (je garde un souvenir éblouissant du "Temps d'aimer et le temps de mourir"), mais un grand Sirk tout de même. Comme tu le dis si bien, le réalisateur signe ici une radiographie particulièrement acide de la société WASP des 50's. C'est d'ailleurs cette modernité du discours qui m'a le plus frappé dans ce film.
Quant au couple Wyman/Hudson, il est juste magnifique.

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