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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 21:27


[Ce texte s'inscrit dans le cadre du Blogathon Godard-Corbucci, initié par Vincent sur Inisfree.]

Week-end (1967) est le dernier film que tourne Godard pour le circuit commercial « traditionnel » avant de se lancer dans l'expérience radicale de cinéma militant du groupe Dziga Vertov, et il est déjà très explicitement politique. Pour y entrer, il faut certes supporter une éprouvante première séquence où Mireille Darc en sous-vêtements raconte sans pudeur à son mari ses aventures sexuelles – Godard ajoute à ce monologue une musique envahissante et divers sons parasites qui le rendent quasi inaudible ! À la fois jeu ironique avec les attentes du spectateur et (peut-être) excès de puritanisme, cette scène légèrement pénible pourra laisser derrière un certain nombre de personnes. Mais s'arrêter là serait manquer un film absolument formidable, brillant, ludique, grotesque, violent, drôle, absurde, dans lequel je ne perçois à aucun moment l'élitisme et l'esprit de sérieux que certains fustigent.

Très vite, Week-end vire carrément au road movie. Cela commence avec ce qui est probablement le passage le plus célèbre du film : son immense travelling (trois-cent mètres et environ sept minutes) le long d'une route encombrée d'un interminable embouteillage. Une extraordinaire figure de style qui, à l'image du film dans son ensemble, dessine en un trait simple et radical un portrait par l'absurde de la France des années 60, qui « s'ennuie » et s'engonce dans la société de consommation et le culte de l'« avoir ». Ce commentaire virulent se poursuit dans les rencontres surréalistes que va faire le couple central (Mireille Darc et Jean Yanne). Week-end saute du coq à l'âne, se constitue en une sorte de collage cinématographique sans cesse surprenant : un braquage, quelques accidents, des rencontres incongrues avec des figures historiques (Jean-Pierre Léaud incarne Saint-Just !) et enfin un séjour en compagnie d'un groupe de révolutionnaires pas comme les autres.



La poésie s'insinue dans le film à l'insu de deux personnages principaux, deux bourgeois ignares qui passent leur temps à insulter tout le monde et sont imperméables aux livres, aux poèmes, à la philosophie, à la musique, à l'absurde, à la magie et à l'amour. Quand ils demandent leur chemin à Emily Bronté, celle-ci répond : « Vous voulez un renseignement poétique ou un renseignement physique ? » et se met à lire du Lewis Caroll. À quoi Jean Yanne répond : « Fais chier ce film, on rencontre que des malades ! » avant de l'immoler par le feu. Godard s'amuse avec les codes du cinéma et de sa narration. En jouant sur la distanciation, il désamorce toute identification possible: les personnages ne cessent, par exemple, d'affirmer qu'ils sont dans un film. Le cinéaste pousse l'absurdité jusqu'à ses derniers retranchements, dans ce qu'elle a de plus drôle mais aussi de plus agressif, voire pénible (les vingt dernières minutes).

Cette déconstruction permanente, et cette forme définitivement radicale (longs plans frontaux, monologues, saturation de l'espace sonore, montage « cadavre exquis », insertion de cartons) Godard en use pour faire de Week-end un implacable manifeste – et même un brûlot - politique bien de son temps, qui s'attaque à tout : la bourgeoisie, l'aliénation, la colonisation, le patriarcat, la consommation, le travail... En stupéfiant inventeur de formes, Godard tient ici, quasiment jusqu'au bout, le pari d'un film à la fois ludique et radical, subtile et virulent, léger et profond, poétique et politique.

À voir aussi sur le blog
Films de Godard : Alphaville, Pierrot le fou


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Published by lucyinthesky4 - dans A contrario
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