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21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 02:00
1964
Réalisé par Billy Wilder
Avec Dean Martin, Kim Novak, Ray Walston
Film américain.
Genre : Comédie
Durée : 2h 6min.



Dino, un chanteur de charme sur le retour, tombe en panne de voiture dans une petite ville du Nevada. Le professeur de piano Orville Spooner l'accueille et aimerait lui faire entendre ses chansons. Il décide d'éloigner sa femme pour la faire remplacer en engageant Polly, serveuse dans un bar et entraîneuse à ses heures. Dino peut donc séduire la présumée épouse, sans nuire au bonheur conjugal d'Orville. Mais rien ne se passe comme prévu...

Le genre : indécent !

Une fable humoristique au rythme trépidant, portrait de losers fiers de l'être, qu'ils soient des ploucs du fin fond du Nevada ou des célébrités ringardes. Comme à son habitude (voir Sept ans de réflexion), Billy Wilder met en place une tordante comédie qui ne se gène pas pour donner allègrement de grands coups de pied dans le puritanisme ambiant. Un « castigat ridendo mores » moderne, donc. D’un cynisme et d'une gravité encore plus exacerbés que dans ses films précédents, Embrasse-moi, idiot choqua beaucoup les ligues de décence à l’époque de sa sortie (1964), mais aussi le tout Hollywood et une bonne partie de la critique : il montre sans une once de jugement ou de dénonciation des personnages se comportant de la manière la plus amorale qui soit (comprendre par exemple : ils couchent en dehors du mariage). Wilder s’amuse visiblement à narguer le code Hayes, alors vieillissant. Ici, les épouses modèles deviennent des fardeaux, les prostituées sont des filles biens, le sexe est une arme de persuasion, et on n’hésite pas à manipuler son monde pour obtenir un peu de reconnaissance. Le renversement est d’une ironie féroce. C’est même en marge des conventions sociales et morales des Etats-Unis puritains que les deux losers héros du film trouveront au final le salut. Le show-biz, l'Amérique moyenne, les « gens biens », tout ce beau monde en prend pour son grade ! Le propos possède donc une certaine causticité, une amertume, ce qui n'empêche pas le film d'être hilarant de bout en bout (voire même lui permet de l'être encore plus) et de courir à cent à l'heure, devançant des personnages largués et se jouant d'eux avec insolence. La comédie est brillante, survoltée, jubilatoire. À l’image de ses interprètes. Ray Walston, remplaçant au pied levé un Peter Sellers prévu initialement mais victime d’une crise cardiaque, offre une prestation démente en mari jaloux (cette montée paranoïaque, le regard troublé par l'imagination qui lui joue des tours...). Dean Martin, décidemment remarquable acteur (Rio Bravo), joue excellemment de l’autoparodie : il incarne un crooner coureur de jupon. Le seul personnage vraiment touchant, qui échappe un tant soit peu à la raillerie virulente mais joyeuse du cinéaste, reste celui de Kim Novak, très surprenante, qui impose une sensualité splendide. Probablement la dernière grande comédie de Wilder.



À voir aussi sur le blog
Films de Billy Wilder : Boulevard du crépuscule, Certaines l'aiment chaud, Sept ans de réflexion


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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 20:01
Cyd Charisse, considérée comme la dernière grande danseuse de l'âge d'or de Hollywood, est décédée mardi à l'âge de 87 ans. Inutile de dire qu'en tant que fan du genre, je suis profondément touchée. Petit hommage.
Avec ses jambes à n'en plus finir (à tel point qu'on la surnommait The Legs), Cyd Charisse a illuminé de sa grâce, de sa classe et de sa sensualité (ses danses sont parmis les plus ouvertement érotiques du musical) quelques unes des plus grandes comédies musicales de la MGM.
Après de petits rôles dans des films dela MGM avec Judy Garland (La pluie qui chante, Les demoiselles Harvey), elle finit par s'imposer comme premier rôle. Dans Brigadoon (Minnelli), elle est la candide partenaire de Gene Kelly sur le grâcieux The heather on the hill. Dans Beau-fixe sur New York (Kelly & Donen), un de ses plus beaux numéros la montre tenant fermement tête à une troupe de boxeurs. Dans La belle de Moscou (Mamoulian), sa composition adorable de missionaire russe lui offre l'occasion d'excellents numéros acrobatiques. Dans Traquenard de Nicholas Ray, elle surprend encore et éclate de sensualité. Elle prouve également dans des rôles non chantés - Something's got to give (dernier film, inachevé, de Marilyn Monroe) et Quinze jours ailleurs (Minnelli, encore) - qu'elle est une excellente actrice (ce qui n'est pas toujours le cas des leading ladies de la comédie musicale). Mais toujours, c'est surtout sans les mots mais avec le corps qu'elle émeut profondément. Toujours, elle impressionne et elle charme.

Deux apparitions cependant restent plus encore dans les annales du cinéma : celle de Chantons sous la pluie, où elle fait tourner la tête de Gene Kelly dans le fameux Broadway Melody Ballet ; mais aussi son rôle dans Tous en scène (Vincente Minnelli) avec notamment le ballet final Girl Hunt, brillant hommage au film noir. Fred Astaire, son partenaire dans le film, l'admirait profondément et disait d'elle : « Lorsqu'on l'a tenue dans ses bras, on reste à tout jamais enlacé à elle ».


http://www.celebs101.com/gallery/Cyd_Charisse/26469/cyd_charisse_photo_2.jpg
Films avec Cyd Charisse critiqués sur le blog
: Beau-fixe sur New York, La belle de Moscou, Chantons sous la pluie, Tous en scène
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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 21:50
Date de sortie : 11 Juin 2008
Réalisé par Jaime Rosales
Avec Sonia Almarcha, Petra Martinez, Nuria Mencia
Film espagnol.
Genre : Drame
Durée : 2h 13min.



Récits croisés de deux destins urbains : Adela a décidé de commencer une nouvelle vie. Elle quitte sa petite ville de province pour s'installer à Madrid avec son bébé. Malgré les difficultés qu'implique un tel changement, elle trouve un travail et noue de nouvelles amitiés. C'est alors qu'un attentat terroriste brise sa vie. Antonia est propriétaire d'un petit supermarché à Madrid. Elle mène une vie tranquille, entourée de son compagnon et de ses trois filles. La paix familiale se brise lorsque sa fille ainée lui demande de l'argent pour s'acheter un appartement.

Le genre : portrait de femmes

La soledad raconte avec une extrême délicatesse deux destins de femmes de nos jours à Madrid : Antonia, un femme mûre dont les filles sont déjà adultes, et Adela qui vient d’emménager en ville avec son bébé. Il n’est pas question de les faire se rencontrer et de broder sur les « hasards de la vie ». Les deux femmes ne se croisent pas. Le scénario place donc d’ores et déjà l’intrigue sous le signe du dédoublement. Dédoublement du récit, mais aussi dédoublement de l’espace. Le réalisateur Jaime Rosales (Las horas del dia) a en effet très fréquemment recours au procédé du split-screen, qui scinde en deux l’écran pour observer une même action sous deux points de vue différents : par exemple, un personnage passe une porte et sort du champ pour réapparaître de l’autre côté de l’écran. Le dispositif est encore plus efficace dans des scènes de dialogues, comme alternative au classique champ-contrechamp. À première vue anecdotique, cette utilisation d'une figure de style généralement réservée au cinéma d'action s'avère ici précieuse en dévoilant la duplicité du regard porté sur le réel, et la polyvision marque l'enfermement des personnages dans leur solitude mais aussi les résonances d'une même condition humaine en chacun d'eux. Le thème de la solitude n’est pas a priori le plus évident mais à mesure que le récit se déploie, on comprend mieux son sens profond. Il s'accompagne d'un discours social et politique discret sur « la pression économique [...] qui conditionne le statut social, le bonheur, les relations » (entretien avec Jaime Rosales dans le dernier Positif). Composé d’une majorité de scènes d’intérieur a priori banales, La soledad est une chronique de vies de femmes passionnante et modeste. Car malgré son indéniable audace formelle, le film est résolument antispectaculaire, comme en témoigne l’absence de mouvements de caméra et de musique. Ce qui frappe également, c’est le refus des crêtes dramatiques, et par conséquent l’évacuation de tous les moments potentiels de pathos : le malheur dont est victime Adela est passé sous ellipse. Le film travaille le temps de manière très intelligente, s'intéressant surtout à ses lenteurs pour mieux souligner la fulgurance de la catastrophe et la permanence (la nécessité) de la survie à cette catastrophe. Rosales s’intéresse à la vie quotidienne et ce qu’elle révèle de l’humanité de ses protagonistes, sans avoir recours à des procédés qu'il semble juger faciles (jeux sur la profondeur du champ, effets de caméra, gros plans, musique lyrique). Le cinéaste filme ses personnages (de superbes comédiennes) à distance, avec respect, et la tristesse du regard se double finalement d'une réelle tendresse. Toujours subtile parce que jamais unilatéral ou plombant, voici un film d’une rare délicatesse. La soledad a reçu les Goya du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Bodega Films

Bodega Films

Critique également publiée sur Agoravox.fr et La vie des idées


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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 22:00
Date de sortie : 23 Décembre 1998
Réalisé par Thomas Vinterberg
Avec Henning Moritzen, Ulrich Thomsen, Thomas Bo Larsen
Film suédois, danois.
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h 45min.

Les Films du Losange

Tout le monde a été invité pour les soixante ans du chef de famille. La famille, les amis se retrouvent dans le manoir d'Helge Klingenfelt. Christian, le fils aîné de Helge, est chargé par son père de dire quelques mots au cours du dîner, sur sa soeur jumelle, Linda, morte un an plus tôt. Tandis qu'au sous-sol tout se prépare avec pour chef d'orchestre Kim, le chef cuisinier, ami d'enfance de Christian, le maître de cérémonie convie les invités à passer à table. Personne ne se doute de rien, quand Christian se lève pour faire son discours et révéler de terribles secrets.

Le genre : marquant

Premier film à se plier à la lettre au « vœu de chasteté » formulé par Lars Von Trier et Thomas Vinterberg dans le manifeste du Dogme 95, Festen est une œuvre âpre et d’une intensité rare. Ce repas familial durant lequel tout va basculer, Vinterberg le filme comme une vidéo amateur, typique justement des réunions de famille : l’image est incertaine et tremblante, les instant de vie qu’elle saisit sont dispersés et partiels. Caméra à l’épaule, économie absolue des moyens, dénuement de l’image et du son, linéarité à tout prix : les contraintes du Dogme ont souvent ceci d’exaspérant qu’elles relèvent finalement autant de l’esbroufe que les artifices « hollywoodiens » de mise en scène qu’elles sont censées dénoncer. Rien de cela ici. Car la forme du film reste modeste et, dans sa sécheresse et son urgence, s'accorde extrêmement bien au fond cruel et dérangeant. Le terrible règlement de compte familial auquel on assiste n’a rien d’un déballage complaisant ou malsain, il nous plonge au contraire au cœur de criantes vérités sur les comportements humains en groupe : l’intolérance à tout ce qui viendrait déranger l’ordre familial ou social (la vérité même est rejetée lorsqu’elle va à son encontre), le déni total jusqu’à ce que les faits deviennent incontestables (c'est d'abord la victime qui est lynchée), la violence physique comme verbale que ne manque pas de déclencher l’ouverture de plaies qu’on aurait aimé garder enfouies. Sans jamais être psychologisant, Festen exhibe cependant avec brio la réalité de personnages torturés et maltraités par la vie, que l’on saisit d’autant mieux qu’il ne s’agit pas de les expliquer, de les épuiser mais de les regarder dans leur singularité (« l’instant est plus important que la totalité », dit le manifeste du Dogme). Le regard porté sur eux, justement, est pessimiste mais pas foncièrement misanthrope : il existe des personnages positifs qui portent en eux le désir de vérité et de justice… et les révélations faites par le fils aîné finissent, tant bien que mal, par être acceptées par le groupe. Pour un moment seulement ? Les blessures ne sont pas pour autant réparées, elles ne le seront jamais, mais dire, c’est déjà se libérer. Loin d’une psychologie de comptoir, Festen fait preuve au contraire d'un réalisme impressionnant et subtil au sujet de l’inconscient et de ses liens avec l’enfance, la famille, le langage. Pour toute cette subtilité et cette profondeur, il faut aussi être reconnaissant aux comédiens, tous absolument formidables, que la légèreté du dispositif « dogmique » a certainement aidé à vivre de façon plus intense encore ce huis clos déchirant et bouleversant. Un drame familial absolument brillant, glaçant et indispensable.

Thomas Bo Larsen. Les Films du Losange

Ulrich Thomsen. Les Films du Losange


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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 10:00
Date de sortie : 11 Juin 2008
Réalisé par M. Night Shyamalan
Avec Mark Wahlberg, Zooey Deschanel, John Leguizamo
Film américain, indien.
Genre : Science Fiction, Drame
Durée : 1h 30min.

Twentieth Century Fox France

Surgi de nulle part, le phénomène frappe sans discernement. Il n'y a aucun signe avant-coureur. En quelques minutes, des dizaines, des centaines de gens meurent dans des circonstances étranges, terrifiantes, totalement incompréhensibles. Qu'est-ce qui provoque ce bouleversement radical et soudain du comportement humain ? Pour Elliot Moore, professeur de sciences dans un lycée de Philadelphie, ce qui compte est d'abord d'échapper à ce phénomène aussi mystérieux que mortel. Avec sa femme, Alma, ils fuient en compagnie d'un ami, professeur de mathématiques, et de sa fille de huit ans.

Le genre : herbes folles

Bon, je n’ai jamais vu un film de Shyamalan (à part Sixième sens, mais je m’en souviens à peine) donc, contrairement à toutes les critiques que j’ai lues jusque là, je n’ai aucun repère pour savoir si Phénomènes confirme l’esbroufe ou au contraire la maestria du réalisateur. Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans ce film singulier, c’est son ton quelque peu élégiaque et suggestif alors même que la violence du propos aurait pu donner quelque chose de gore assez fatigant. L’épidémie de suicides est une tragédie contre-nature qui s’oppose violemment à un prétendu instinct de survie (ce en quoi on peu interroger la vision religieuse du monde déployée par Shyamalan, mais c’est une autre histoire), mais qui est déclenchée comme une vengeance par la nature elle-même. Notre responsabilité d’hommes en tant que créations de la nature qui s’évertuent pourtant à dénaturer le monde est donc lourdement engagée. Le cinéaste adopte ici un déroulement et une mise en scène plus classique, plus modeste me semble-t-il, dépouillés par exemple de l’habituel twist final : l’ennemi est connu très tôt, la résolution du mystère n’est absolument pas le sujet du film. Foutage de gueule, peut être, mais habileté aussi, car chaque plan sur un élément naturel, aussi inoffensif soit-il a priori (l’herbe balayée par le vent, les branches des arbres), devient une saisissante source d’angoisse. Ce n’est certes pas Les oiseaux (la référence à Hitchcock est assez écrasante) mais le potentiel d’effroi de la nature qu’on pensait bienveillante est assez bien exploité. Du coup, et je sais être assez difficile dans ce domaine, Phénomènes, sans être terrifiant, est le film qui m’a le plus fait peur de l’année. On assiste à ce titre à quelques morceaux de bravoure assez captivants : les foules soudain immobilisées, dont chaque individu s’empresse de s’autodétruire de manières de plus en plus ingénieuses. Scène assez marquante également, sur le perron d'une maison, où l'autre quel qu'il soit devient une menace. Ou l'égoïsme cruel de l'humain face au danger. Sur le plan narratif, Phénomènes pèche un peu par sa prévisibilité (qui va survivre ? quel suspense !), ses thématiques souvent lourdement amenées (l’écologie bien sûr, mais aussi la famille et la procréation) et quelques invraisemblances somme toute plutôt marrantes (qu’est-ce que j’aimerais pouvoir courir plus vite que le vent !). Mais Shyamalan reste un sympathique roublard, et ses comédiens sont assez convaincants pour qu'on ne s’ennuie pas. Le film est donc plutôt efficace, ce qui est déjà une qualité remarquable. Sur le fond, il est cependant légitime de se demander si Shyamalan ne produit pas, derrière le propos écolo qu'on ne peut pas vraiment condamner, un discours bien-pensant : il ne faut pas aller contre la nature (le suicide comme l’absence de procréation sont inenvisageables dans un monde apaisé). Discours philosophique qui a ses limites, la grandeur de l’homme s’étant justement construite dans un rapport de force avec la nature et non dans sa vénération. Shyamalan a au moins le mérite de la sincérité dans son propos. En même temps, dans un sous-texte plus modeste, que la catastrophe et la survie à celle-ci soit ce qui permet de souder ou de re-souder des êtres que la banalité du quotidien avait eu tendance à rendre indifférents l’un à l’autre est une jolie conclusion. Un drôle de truc, entre la rêverie apocalyptique et le foutage de gueule, entre l’angoisse existentielle et le délire mystico-réac. Séduisant malgré tout, ou peut-être grâce à cela.



Mark Wahlberg et Zooey Deschanel. 20th Century Fox


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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 22:50
Date de sortie : 21 Novembre 2007
Réalisé par Roy Andersson
Avec Jessica Lundberg, Elisabet Helander, Björn Englund
Film suédois, allemand, français.
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h 34min.


"Nous, les vivants parle de l'Homme, de sa grandeur et sa misère, sa joie et sa tristesse, sa confiance en soi et son anxiété. Un Homme dont nous voulons rire et pleurer à la fois. C'est tout simplement une comédie tragique ou une tragédie comique à notre sujet."

Le genre : sinistre

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Roy Andersson ne fait pas la pub de son pays. À l'en croire, la Suède est un endroit sordide et laid peuplé de gens bêtes, dépressifs ou sadiques, souvent les trois à la fois. La vision de l'humanité exposée ici comme ailleurs par ce cinéaste rare (quatre films en 37 ans) est très peu reluisante. Aucune compassion, aucun amour du genre humain ne transparaît ici, simplement un constat misanthrope au possible, illustré par une mise en scène volontairement figée. S'appuyant beaucoup sur la symétrie et les lignes droites, dans des décors ultra-stylisés, le film est constitué en grande majorité de plans fixes. Comme des pions déplacés sans scrupule par Andersson, les personnages se positionnent de deux manières distinctes dans ces plans. Soit ils y sont désespérément statiques, ce qui contribue alors à les constituer comme des morceaux de matière dénués d'âme : pire que des fantômes (qui, au moins, sont lumineux et se déplacent), les humains de Nous, les vivants sont des cadavres. Soit ils traversent le cadre comme pour Andersson l'homme traverse l'existence : en se traînant misérablement. Ceci s'oppose d'ailleurs violemment au titre même du film et à la citation de Goethe mise en exergue ("réjouissez-vous, ô les vivants..."). Je n'ai rien contre les plans fixes, mais je préfère qu'ils servent à appuyer autre chose qu'une idée fixe, justement. Nous, les vivants est constitué d'une multitude de petites vignettes témoignant de l'absolue ignominie de la condition humaine. Mortifère, terriblement déprimant et étouffant. L'une des rares fois où le metteur en scène daigne déplacer sa caméra, la subtilité se fait enfin jour dans cette jolie séquence de banquet chantant où Andersson se mêle un court instant à ses congénères. À ce titre, les scènes qui font véritablement respirer le film sont celles qui laissent la place à la compassion et à l'espoir, et donc à un minimum d'empathie (le rêve de mariage de la jeune fille), ainsi que celles où l'absurde revendiqué de l'entreprise devient autre chose qu'une plainte pathétique et assez vide, pour offrir un peu de distance ironique en lieu et place de l'amertume ambiante (courte scène très drôle au tribunal). Si Nous, les vivants ennuie et déçoit, c'est par l'unilatéralité de son regard sur le monde et les gens, qui certes a le droit d'exister mais aurait mérité d'être déployé avec plus de recul, d'autant qu'à cette sinistre idée du monde correspond de manière trop systématique une (sinistre ?) idée du cinéma. Il est indéniable que Roy Andersson possède une forte personnalité cinématographique, celle-ci étant développée de façon parfois intelligente, parfois simpliste (est-il nécessaire de placer un filtre verdâtre devant son objectif pour faire comprendre que le monde il est pas beau ?). À cette idée du monde comme à cette idée du cinéma, il est tout à fait permis d'adhérer. Pour ma part, c'est non.



Roy Andersson Filmproduktion AB


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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 19:00
Date de sortie : 28 Novembre 2001
Réalisé par Shohei Imamura
Avec Koji Yakusho, Misa Shimizu, Mitsuko Baisho
Film japonais.
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h 59min.



Yosuke, un homme d'une quarantaine d'années que sa femme vient de quitter et qui ne supporte plus son travail, se rend, sur les conseils d'un vieux vagabond, dans une maison particulière, située au coeur d'un village de la péninsule de Noto, et d'où l'on peut apercevoir un pont rouge. Dans cette demeure se trouve une jarre qui contiendrait une statue de Bouddha en or, volée dans un temple à Kyoto par ce vieux vagabond. Yosuke ne trouve pas la jarre mais fait la connaissance de Saeko, une femme étrange et kleptomane. Celle-ci a le pouvoir de faire s'épanouir les fleurs en dehors des saisons et de faire venir les poissons par l'eau qu'elle fait jaillir de son corps lorsqu'elle éprouve le plaisir charnel.

Le genre : fable sensuelle

Trivial et poétique, farfelu et délicat à la fois, ce dernier film du grand Shohei Imamura respire la santé et le bonheur de vivre et de faire du cinéma. Malgré (ou peut-être à cause de) son âge avancé (il a alors 76 ans) le cinéaste double-palmé n'a rien perdu de son humour grinçant, ni de son impressionnante liberté narrative comme filmique. Ici, il joue au farceur avec une joie perceptible. Présenté en compétition à Cannes en 2001, De l'eau tiède sous un pont rouge est une fable aux couleurs éclatantes sur les affres du désir et la bizarrerie du monde, d'où l'humour (burlesque comme ironique) surgit toujours de façon inattendue. Ce qui frappe en particulier, c'est le soin méticuleux apportés aux détails - personnages folkloriques, décors et costumes étonnants, musique traditionnelle - qui font de ce film un merveilleux petit conte en marge du Japon moderne, dont les travers sont dénoncés avec poésie et fantaisie (par exemple avec le personnage du marathonien africain stigmatisé par les "braves gens"). Au milieu de tout cela, une histoire d'amour charnel qui jamais ne sombre dans le scabreux ; même lorsque l'orgasme féminin devient un ruisseau dont on ne voit plus la fin - comme la libération, enfin, des pulsions si longtemps retenues - et qui s'en va fertiliser la rivière voisine. Une lecture féministe est donc possible, que je ne me gênerai pas pour valider. Chez Imamura l'effronté, le sexe n'est pas vulgaire, il est libérateur, il n'est pas chose, il est acte. L'épanouissement du bonheur sexuel, féminin notamment, s'affirme alors comme le lieu même de la contestation sociale : l'éternelle étrangeté de la dynamique désir-plaisir contre la rectitude stérile de la froide modernité. La beauté et la fraîcheur de Misa Shimizu n'ont à ce titre pas échappé à l'œil malicieux du réalisateur qui la filme avec, disons, enthousiasme. Comme toute fable, De l'eau tiède sous un pont rouge a une morale, simple, évidente : en considérant de la même manière, en contemplant avec le même étonnement le fantasque et le réaliste, le film devient un appel vibrant à la tolérance. Une fable, donc, atypique et d'une poésie renversante, qui fait ressentir ce qu'elle donne à voir : le plaisir dans le décalage.




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30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 15:40
1964
Réalisé par Arthur Hiller
Avec James Garner, Julie Andrews, Melvyn Douglas
Film américain.
Genre : Comédie, Guerre
Durée : 1h 55min.



Pendant la guerre, le lieutenant Madison et ses amis ont pour talent de trouver tout et n'importe quoi, et donc d'aimer la bonne vie, sans jamais avoir combattu. Débarqué à Londres, l'officier américain tombe amoureux d'une veuve anglaise et se retrouve par hasard charger d'une dangereuse mission.

Le genre : irrévérencieux

Cette comédie satirique doublée d'un film de guerre violemment antimilitariste fut un échec cuisant à sa sortie en 1964. Pourtant, The Americanization of Emily (titre français stupide powaa) est extrêmement audacieux et pertinent, surtout à l'époque même où les États-Unis couraient s'embourber au Viet-Nam dans une guerre interminable. Le film se déroule en 1944 : des officiers de l'armée américaine sont basés en Angleterre dans l'attente du débarquement en Normandie. La chronique de ce milieu est d'une ironie féroce. Mis en scène avec un certain professionnalisme par Arthur Hiller (futur réalisateur du lacrymal Love story), le film souffre peut-être un peu d'un manque de réelle personnalité. On aurait aimé par exemple un Blake Edwards (on pense parfois à Opération Jupons) aux commandes, pour rendre encore plus hilarante cette vision décadente et irrévérencieuse de l'armée américaine. Cependant, reste une œuvre extrêmement efficace, qui se démarque surtout par sa morale très politiquement incorrecte : un éloge vibrant de la lâcheté militaire (tant que l'héroïsme guerrier sera considéré comme une vertu, les guerres continueront avec leur lot de bêtise et de destruction). Ce réquisitoire remarquablement argumenté et documenté est porté avec puissance par James Garner, qui fait merveille dans un rôle de soldat cynique et anticonformiste qui refuse obstinément le culte de la guerre et de ses victimes. À ses côtés, une Julie Andrews (juste après Mary Poppins et juste avant La mélodie du bonheur) sublime, britannique naïve et triste secouée par l'amoralité de son compagnon. Les dialogues amoureux sont d'une rare crudité : les mots tendres sont immédiatement suivis de reproches cinglants voire de méchanceté, les demandes en mariage entraînent de violents refus et l'amoureux éconduit traite son amie de "salope". Les deux comédiens sont divins. N'oublions pas non plus le réjouissant numéro de James Coburn en petit salaud rêvant de gloire militaire. Jusque dans ses derniers instants, le film garde sa puissance dénonciatrice et cynique, se refusant à retournement de dernière minute qui le ferait retomber dans la plate moralité. La décision finale des deux personnages est peut-être moralement contestable, mais elle est avant tout libre. Et ça, ça fait du bien. Un film de guerre atypique qui, finalement, n'a rien perdu de sa verve et de son urgence.

James Garner. Swashbuckler Films

James Garner et Julie Andrews. Swashbuckler Films


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29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 23:40
CYCLE MAI 68

1978
Réalisé par William Klein
Film français.
Genre : Documentaire
Durée : 1h 38min.



Un long défilé de rushs, de morceaux de révolution. Les rues de Paris en ce mois de mai appartiennent aux étudiants, ouvriers, communistes écrivains. À la gare de Lyon, une manifestation d'étudiants sont solidaires des travailleurs.

Le genre : en direct

Achevé dix ans après les événements de mai 68 qu’il narre, Grands soirs et petits matins est l’œuvre de William Klein, photographe de métier et peintre à ses heures. Ce documentaire rare enregistre et reproduit tels quels la confusion mais aussi l’enthousiasme qui ont émergé de ces journées de manifestations au Quartier Latin. L’ambition n’est donc pas celle de retracer une histoire idéologique de mai, comme en témoigne l’absence de voix off, il s’agit simplement d’une sorte de synthèse en direct de l’esprit d’une époque. Le film est sur ce point totalement réussi. Le regard photographique de William Klein a toujours mêlé la tendresse à l’ironie, et les réunions improvisées, où se télescopent les discours de plusieurs personnes pour aboutir à un véritable capharnaüm, lui inspirent la drôlerie, mais aussi l’exaltation. Quoi qu’on pense de la valeur, de l’importance et de la pertinence du mouvement de mai, il est indéniable que ce fut un puissant moment de démocratie. Et c’est ce qu’illustre à merveille Grands soirs et petits matins, qui se nourrit principalement des discussions, confrontations et débats incessants dans la rue, dans les amphis, devant les usines etc. Comme le réalisateur le dit lui-même, « tout le monde voulait écouter tout le monde ». Et c’est bien ce que fait Klein, lorsqu’il s’immisce, qu’il s’immerge même, pour de longs moments (à l’aide de ces caméras sonores particulièrement souples, en circulation depuis quelques années seulement à l’époque) dans des conversations enflammées où chacun fait valoir ses vues avec une liberté étonnante et un respect égal. Même si les caméras s’en tiennent à la partie estudianto-parisianiste du soulèvement de mai, les échos avec le mouvement social (les millions de grévistes dans la France entière) et les relations avec la province ne sont pas évincés, contrairement à ce que voudraient nous faire croire aujourd’hui certains contempteurs du mouvement. Les témoignages d’ouvriers, les discussions entre ces derniers et les étudiants, les coups de fil incessants pour coordonner le mouvement, sont des instants d’autant plus émouvants à voir qu’ils ne sont pas ce que l’on voit le plus souvent dans les rétrospectives sur mai. « Pour moi, ce film parle surtout de la parole, de la jubilation, de la fête, du sentiment de liberté », annonce le réalisateur. C’est en effet le sentiment le plus représentatif de son film, chronique précieuse de moments d’utopie qu’on se prend à vouloir pour l’avenir. Parce qu’il nous donne à voir ce qu’une révolution, même ratée, même naïve, même contestable parfois, insuffle d’espoir et de joie dans le cœur et l’esprit de ceux qui la font.








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Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 12:14
À l'origine de ce qui suit, ce triste constat : Un conte de Noël, oeuvre passionnante, ne m'a pas touchée. Tentative désespérée d'exprimer mon désarroi et ma perplexité devant ce film de tous les paradoxes, que j'ai adoré et détesté à la fois... J'ai tout à fait conscience que je suis en plein délire !

À l'origine, Abel et Junon eurent deux enfants, Joseph et Elizabeth. Atteint d'une maladie génétique rare, le petit Joseph devait recevoir une greffe de moelle osseuse. Elizabeth n'était pas compatible, ses parents conçurent alors un troisième enfant dans l'espoir de sauver Joseph. Mais Henri qui allait bientôt naître, lui non plus, ne pouvait rien pour son frère - et Joseph mourut à l'âge de sept ans. Après la naissance d'un petit dernier, Ivan, la famille Vuillard se remet doucement de la mort du premier-né. Les années ont passé, Elizabeth est devenue écrivain de théâtre à Paris. Henri court de bonnes affaires en faillites frauduleuses, et Ivan, l'adolescent au bord du gouffre, est devenu le père presque raisonnable de deux garçons étranges. Un jour fatal, Elizabeth, excédée par les abus de son mauvais frère, a "banni" Henri, solennellement. Plus personne ne sait exactement ce qui s'est passé, ni pourquoi. Henri a disparu, et la famille semble aujourd'hui dissoute. Seul Simon, le neveu de Junon, recueilli par sa tante à la mort de ses parents, maintient difficilement le semblant d'un lien entre les parents provinciaux, la soeur vertueuse, le frère incertain et le frère honni...

Depuis trois jours, je tourne et retourne la question dans ma tête, et je ne sais toujours pas. Je ne sais pas si j’ai aimé Un conte de Noël. Conformément au souhait de Desplechin, qui dit ne pas aimer les critiques « oui, mais… » (« Quand j’aime un film, c’est totalement »), je n’ai ici pas l’intention d’en faire une critique mitigée. Simplement une critique perplexe, hésitante et profondément tiraillée. J’ai le sentiment qu’il faut être entier vis-à-vis de ce film incontestablement passionnant et puissant, seulement je ne sais dans quel sens l’être. Tout ce que je peux dire en faveur du dernier Desplechin je sens bien que je pourrais le retourner contre lui, et vice versa. Ce film me pose problème, ce film m’emmerde. J’imagine que l’on peut dire que c’est déjà une qualité en soi.

Dans les Inrocks cette semaine, Serge Kaganski écrit « Comme un repas de Noël, Un conte de Noël offre à boire et à manger, à ressentir et à penser, sans lésiner sur la quantité. On en sort rassasié, comblé. ». La métaphore est bien trouvée, et elle est vraie, mais j’irai même plus loin : comme d’un repas de Noël, on en sort aussi gavé et lessivé. Je n’ai rien vu d’aussi épuisant et éprouvant dans une salle de cinéma depuis Promets-moi de Kusturica (et Anne Consigny, Hippolyte Girardot et Catherine Deneuve. JC Lother / Why Not Productionscroyez-moi, ce n’est pas peu dire !). Car le film tente de tout embrasser, et même tout et son contraire : la famille, son poids, sa valeur, l’inquiétante proximité de l’amour et la haine, le poids des blessures passées, l’ombre indélébile de la mort et du deuil… Et il y réussit, c’est vrai, mais sans, me semble-t-il, faire l’exploit de s’éviter le poids immense et accablant de l’œuvre quasi-métaphysique.

Le film donne l’impression d'être refermé sur lui-même, comme s’il n’y avait rien de plus à dire sur lui que ce que lui-même dit, une sorte d’autosuffisance qui est pour moi quelque chose d’assez désagréable : pour reprendre la terminologie barthesienne, je préfère les films « scriptibles » aux films seulement « lisibles ». Ceci n’est qu’une impression, évidemment, sinon je ne serais pas en train de taper ces mots en me demandant s’ils ont bien un sens, mais elle est tenace et désarmante… Un conte de Noël est d’une certaine manière un film sublime, au sens que Kant donne à ce terme : une œuvre écrasante et imposante, d’une puissance signifiante qui confine à l’effroi. Du coup, quelque peu étriquée dans ma position de spectatrice, devant ce film pas vraiment ouvert (même s'il reste accessible et relativement populaire), ce que j’ai ressenti est fabuleux et révoltant à la fois. Et ça explique peut-être mon désarroi total.

Car, c’est évident, comment ne pas tomber baba d’admiration devant ce foisonnement permanent, cette profusion hallucinante, ce tourbillon d’idées et de sentiments ? Comment ne pas crier au génie ? Emporté par cette ampleur phénoménale et hors norme, Un conte de Noël se retrouve dans l’éternelle et problématique position de l’œuvre poétique au sens large : tellement profonde qu’elle pourrait être vide, tellement signifiante qu’elle pourrait ne plus rien vouloir dire, tellement foisonnante qu’elle pourrait se perdre…

Mathieu Amalric et Jean-Paul Roussillon. JC Lother / Why Not Productions« Famille, je vous hais ». Ciment majeur de toute une tradition littéraire comme cinématographique, la famille est le lieu de l’intensité absolue dans les relations humaines, dans l’amour comme dans la haine, thématique que le cinéaste développe avec un grand talent, mais malheureusement sans jamais vraiment dévier de son postulat de départ. Pour ce dandy misanthrope qu’est Desplechin, la famille est un carcan destructeur dans lequel l’amour n’a que peu à faire. C’est un point de vue. Egal à lui-même du début à la fin, Desplechin orchestre avec brio ce jeu de massacre aussi jouissif que déconcertant. Le film mêle très habilement tragédie et comédie, trouvant systématiquement dans l’une ce qui relève de l’autre. Disert sans être verbeux, intelligent sans être fumeux, Un conte de Noël possède tout de même quelque chose de vaguement irréel voire poseur, il évolue dans un monde qui n’existe pas, comme en témoigne le décor improbable de cette maison immense dans laquelle on se perd.

Le problème majeur reste l’absence des personnages à eux-mêmes (voir l’extrait de Nietzsche que Roussillon lit à Anne Consigny : « Chacun est à soi-même le plus lointain ») comme au monde, qui certes les constitue en tant qu’entités dramatiques mais les empêche, à mes yeux en tout cas, d’exister réellement. Des ombres, des fantômes presque, voilà ce que sont les personnages de ce Conte de Noël. Il est presque paradoxal d’écrire ceci à propos d’un film aussi physique, et qui finalement laisse autant de place au verbe qu’à la chair, mais justement, l’âme a déserté le corps de la plupart des membres de la famille. Desplechin a parfaitement le droit d’écrire de tels personnages, mais je déplore pour ma part le manque de contrepoint réel à cette froideur permanente, à cette sécheresse d’autant plus dérangeante que le metteur en scène s’évertue presque en vain à la secouer par l’abondance de ses idées. La liberté superbe du metteur en scène ne déteint malheureusement pas vraiment sur les « objets » (plus que les sujets) qu’il filme.

En effet, les personnages certes entretiennent des relLaurent Capelluto et Chiara Mastroianni. JC Lother / Why Not Productionsations incroyables, se disent des choses inimaginables, mais ils ne m’en paraissent pas plus libres. Au contraire, à l’étroit dans la haine qui les constitue, ils semblent parfois coincés dans un déterminisme pernicieux. Une sorte de psychanalyse sommaire, comme si on plaquait du mécanique sur de l’humain. Du coup, le regard porté par Desplechin sur ses personnages m’a gêné : avec une sorte de mépris complaisant, en démiurge absolu, il semble s’amuser à les manipuler, comme si le film ne se construisait qu’à l’insu de ses personnages. On peut aimer ça, moi cela m’a semblé quelque peu malsain. La conséquence de ceci est qu’on a du mal à croire à la souffrance des membres de cette famille atypique et aux sentiments qu’ils se portent, et qu’aucune empathie n’a été pour moi possible. De ce désintérêt naît ce triste constat : l’émotion n’affleure vraiment qu’à de rares moments.

Les deux plus beaux personnages sont alors ceux qui justement échappent à cette animosité ambiante : le père pétri d’humanité et de tendresse joué par Jean-Paul Roussillon et la belle-fille pleine d’une mélancolie dont elle ne comprend que tardivement la source (sublime Chiara Mastroianni). Ils aèrent le film, lui confèrent la grâce qui lui manque parfois (sans pour autant perdre leur gravité) et sont à l’origine de ses plus belles séquences. Ils restent comme les autres, profondément insondables, mais ils sont infiniment moins systématiques. Eux sont bel et bien vivants. Ceci dit, l’ensemble de la troupe de comédiens est malgré tout absolument formidable, les moments de jeu les plus jubilatoires étant ceux qui existent quelque peu en décalage avec l’oppressante atmosphère générale : par exemple, la haine dite sur le ton de l’amour et de l’humour dans la fameuse confrontation Deneuve/Amalric dans le jardin enneigé.

Des personnages qui n’existent pas vraiment, dans un décor irréel (artificiel ?), ça a aussi quelque chose de beau… Comme un songe. Songe qui permet toutes les extravagances, toutes les audaces ; et Desplechin fait preuve d’une maestria impressionnante dans une mise en scène en perpétuelle réinvention, cherchant à chaque instant de nouvelles formes et de nouvelles idées. Là-dessus, il n’y a rien à dire sinon à admirer le talent infini de Desplechin à saisir à chaque instant le bon ton, la bonne distance pour filmer admirablement l’affrontement incessant et la haine érigée en mode de relation. Là encore on regrette que cette liberté ne soit pas celle des personnages. Finalement, si ces derniers ne restent que des ombres, c’est peut-être justement pour permettre au metteur en scène de se jouer d’eux avec un talent proche de l’insolence. Un rêve de cinéaste ?

Le superbe final prononcé par Anne Consigny et emprunté au monologue de Puck dans le Songe d’unJean-Paul Roussillon, Emile Berling, Chiara Mastroianni, Thomas Obled et Clément Obled. JC Lother / Why Not Productionse nuit d’été de Shakespeare (« If we shadows have offended / Think but this, and all is mended / That you have but slumber'd here / While these visions did appear ») résume bien ce sentiment et Desplechin semble assumer au final l’outrance et l’absence de réalisme (le surréalisme, presque) de son drame : c’est du théâtre, les mecs ! Ah ben oui, j’aurais dû y penser… De ce point de vue là, le film est plutôt cohérent.


« J’adore les films sur lesquels je change d’avis tout le temps », dit Desplechin. Dans ce cas, c’est clair, j’adore Un conte de Noël. Rendez-vous dans quelques jours, quand j’aurai revu ce film proprement incroyable.



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Published by lucyinthesky4 - dans A contrario
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