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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 01:43

FESTIVAL DE CANNES 2012 - Quinzaine des réalisateurs

 

C'est la fin du dernier jour de classe de l'année. Une meute de lycéens du Bronx s'engouffre dans le bus pour leur dernier trajet avant les vacances. Ce sont leurs gestes, leurs mots, leurs comportements que Michel Gondry recueille et observe pendant une heure et demie, tandis que le véhicule parcourt la ville et les dépose tour à tour. Décor urbain mobile, ce bus est un microcosme passionnant qui organise une géographie sentimentale absolument délicieuse à regarder.

The We and the I
est un quasi huis clos, mais qui n'a aucun scrupule à s'autoriser des échappées dans les rues, accompagnant notamment les derniers instants à l'écran des kids qui descendent du bus pour commencer leurs vacances pour de vrai. À l'intérieur, c'est comme une mini démocratie où chacun s'exprime à sa manière, même si cette démocratie est sans cesse menacée par la tyrannie de quelques uns : les « bullies » assis au fond du bus, sur lesquels Gondry s'attardent longuement. Ils sont à la fois très drôles et très terrifiants, humiliant volontiers leurs camarades plus ou moins sensibles à leurs pitreries. Le regard du cinéaste est plein d'empathie, mais pas de connivence, il est juste et ouvert. Le film donne ainsi à sentir l'âge adolescent dans toutes ses déclinaisons : cruauté, inventivité, vitalité, bêtise, naïveté, créativité, conformisme, lucidité s'invitent toué à tour dans les mots et les gestes des protagonistes. Les ados n'imitent pas les adultes, ils créent leur propre monde, cet entre-deux à la fois frémissant et épuisant.

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The We and the I est aussi une sorte de symphonie, parfois désaccordée, où les voix des kids se mêlent au rap énergique de la bande son, aux bruits de la ville. Le décor du bus est idéal pour cela : les fenêtres ouvertes sur le monde sont partout, on respire. Le film se déroule sans ellipse, en temps réel voire plus : le temps est étiré au maximum, comme pour garder, capter aux mieux ce qui se passe à l'écran, ces échanges anodins mais décisifs, sitcom et poème tout à la fois. The We and the I foisonne d'idées. L'écran du téléphone portable est par exemple omniprésent dans le film, il devient le centre de la plupart des interactions entre le jeunes : échanges de textos, vidéos qui circulent... Un motif très pertinent mais que Gondry n'utilise pas sur le mode du simple commentaire sociologique ; son film est avant tout extrêmement ludique.

Au bruit et à l'agitation qui nous assaillent au début répond une fin très sentimentale (comme l'était par exemple celle de Be kind rewind) ; le film suit une structure qui se dirige vers une sorte d'apaisement : du « We » vers le « I » (mais aussi peut-être vers un « We » différent, plus apaisé, qui autorise l'intimité), du groove à une certaine mélancolie, du jour à la nuit, du brouhaha au silence qui invite à une parole plus sincère. Une merveille de grand film ouvert.

 

À lire aussi sur GTTM : critiques des films de Michel Gondy La science des rêves, Be kind rewind et Tokyo!

 

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 00:45

FESTIVAL DE CANNES 2012 - En compétition.

 

Ceux qui souviennent encore de l'éblouissement que fut pour eux le sublime western crépusculaire d'Andrew Dominik, L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, il y a cinq ans, attendaient avec impatience sa nouvelle livraison, un film de gangsters qui, c'était sûr, allait poser un regard beau, profond voire novateur sur le genre. C'est peu dire que Killing them softly est de ce point de vue une déception. L'intelligence y est devenu cynisme, et la maîtrise formelle, stylisation insupportable. Histoire ultra classique du genre : des gangsters de seconde zone deviennent les cibles de la mafia et sont traqués par un tueur sans foi ni loi. Pourquoi pas, d'autant que le casting (Brad Pitt, Richard Jenkins, Ray Liotta, James « Soprano » Gandolfini) vend du rêve et fait le job honorablement. Malheureusement, le réalisateur lui ne peut s'empêcher de faire le petit malin.

Puisqu'il faut se donner un minimum de cachet stylistique, la mise en scène de Dominik conserve dans l'ensemble une certaine élégance, sauf lors de scènes d'actions ou de défonce totalement interminables et complaisantes, avec moult ralentis de circonstance. D'une manière générale, les facilités sont légions dans le film. Un exemple avec l'utilisation de la musique. Lors d'une scène de shoot à l'héroïne, on entend Heroin du Velvet Underground ; sur le générique de fin, juste après une réplique qui se veut définitive : « America is business », c'est Money (that's what I want) de Barrett Strong qui emplit la bande son. Bienvenue au pays du premier degré concon.

 

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Et ce n'est pas par la profondeur de son propos que le film se sauve de ce premier degré, bien au contraire. Tout du long, Andrew Dominik se complaît dans un cynisme insipide et surjoué, accompagné d'un discours ni original ni profond sur l'époque, la crise, l'individualisme, tout ça. Pour redoubler inutilement les propos de ses gangsters « philosophes », le cinéaste choisit d'ancrer historiquement son récit en le plaçant à l'époque de la campagne présidentielle d'Obama en 2008. Ainsi les discours du futur président faisant appel à la nation, à l'unité, à la solidarité sont sans cesse contredits par les gestes et les mots des personnages. Ce procédé est récurrent tout au long du film et finit par être épuisant de facilité et de lourdeur.

Dans l'ensemble, Dominik ne retient du genre qu'il reprend et de ses grands représentants que des gimmicks et des poses. C'est en tout cas ce que laisse à penser, entre autres, ces kilomètres de dialogues prétendument drôles et provocateurs qui singent Tarantino sans atteindre une seconde sa virtuosité, sa poésie. Quelques éléments ça et là, tels les deux personnages de voyous un peu tartes qui occupent l'essentiel du début du film, s'avèrent réjouissants, mais dans l'ensemble Killing them softly donne une impression de fausseté et de vanité, de formalisme désespérément vide. Un pastiche superficiel et sans âme.

 

À lire aussi sur GTTM : critique de L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford.

 

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 14:08

Panic sur Floirda Beach tient à la fois du teen movie tendre et drôle, de l'hommage nostalgique et de la satyre délirante. Ce film étonnant et méconnu, probablement le plus personnel de Joe Dante, se déroule à Key West en Floride en 1962 en pleine crise de Cuba. Le jeune protagoniste, Gene, est un collégien de son époque, nerd sur les bords, qui s'inquiète pour son père militaire, parti en mission. Il passe le plus clair de son temps au cinéma avec son groupe d'amis. Le titre original, Matinee (le titre français n'a strictement rien à voir avec l'original mais pastiche de façon plaisante les titres des séries B d'antan) désigne d'ailleurs les séances de cinéma de l'après-midi, dont les billets étaient très peu chers et où les adolescents se rendaient en bande.


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Panic sur Florida Beach est un hommage aux séries B voire Z américaines, ces films fantastiques à budget modeste que les studios produisaient à la chaîne (La créature du lac, L'homme qui rétrécit, L'attaque de la femme de cinquante pieds et autres merveilles). Il y a d'ailleurs un film dans le film, petit chef d’œuvre parodique intitulé Mant ! L'homme-fourmi que son producteur et réalisateur interprété par John Goodman vient présenter à Key West (une hilarante version de quinze minutes est disponible dans les bonus du DVD). Le film de Joe Dante, nostalgique sans être passéiste, décrit avec tendresse la fin d'une époque (on est en 1962, l'âge d'or de ces productions est en passe de s'achever).

La reconstitution est plaisante, rassemblant tous les signes de l'époque (costumes, décors, musique etc.), et Dante livre un commentaire pertinent sur les États-Unis de la Guerre Froide : menace atomique, chasse aux sorcières, paranoïa ambiante. Le regard posé par le cinéaste sur les personnages et le monde qu'il filme est tout à la fois drôle et bouleversant.

En supplément du DVD, un entretien très éclairant et passionné avec Joe Dante. Le cinéaste retrace le parcours difficile d'un film désespérément « difficile à vendre » tant il est singulier. On apprend que le film devait au départ contenir des éléments de fantastique et d'horreur, tels qu'un vampire projectionniste, avant devenir un hommage plus réaliste aux séries B qui ont bercé son enfance. Dante exprime ici comme dans tous ses films son amour du public, de la salle de cinéma, de l'écran, du projecteur, en bref du cinéma comme expérience partagée.

 

Panic sur Florida Beach / Matinee (Joe Dante)
USA, 1993, 99 min
Avec John Goodman, Cathy Moriarty, Simon Fenton
DVD sorti le 1er juin 2011 chez Carlotta

 

4étoiles

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 21:52

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Restauré en 2008 par la World Cinema Foundation de Martin Scorsese, La servante (1960), cinquième et plus célèbre film de Kim Ki-Young, s’apprête à ressortir dans les salles françaises en juillet.

Ce drame psychologique outré et virtuose décrit la trajectoire d'une famille bourgeoise, dont le petit théâtre bien rangé va virer au drame puis à la tragédie. Un professeur de piano provoque l'émoi chez ses élèves ouvrières. Lui, très pudibond, fait renvoyer l'une d'elle qui a eu le tort de lui avouer son désir. Désir interdit et rapport de classes, voilà déjà la dialectique du film mise en place. Lorsque l'un des élèves du protagoniste lui présente, à sa demande, une fille susceptible de devenir domestique dans sa maison, il est entraîné dans une chute interminable. La servante ne tarde pas à devenir sa maîtresse, et à menacer et manipuler toute la famille pour parvenir à ses fins. À partir de là, le film devient un étouffant huis clos où l'architecture de la maison est utilisée de façon brillante. Quand la servante monte et descend les escaliers, portant de la nourriture dont on ne sait pas si elle est empoisonnée ou non, on se croirait soudain chez Hitchcock (Psychose, Soupçons).

À l'image de son personnage éponyme, le film sombre peu à peu dans une folie et une rage à la fois fascinantes et harassantes. La tragédie se transforme finalement en farce macabre souvent à la limite du grotesque, pour le meilleur et pour le pire. Mais La servante tient d'un bout à l'autre par la force de la mise en scène brillante de Kim Ki-Young, qui entretient une atmosphère de trouble et de paranoïa ainsi qu'une certaine ambiguïté des personnages et de leurs sentiments, par exemple en cadrant l'homme de façon à ce qu'on ne sache jamais réellement s'il est en train d'agoniser ou de jouir.

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Difficile de s'attacher à qui que ce soit dans La servante, entre un homme médiocre et veule, une femme faible et soumise, la servante folle à lier et des enfants oscillant entre l'insupportable et l'insignifiant. Pourtant, chaque personnage recèle une force et une beauté secrètes qui se révèlent petit à petit - notamment les femmes, l'une mère vertueuse, l'autre catin hystérique, toutes deux victimes d'une société corsetée où seul a droit de cité le souci de la réputation et de l'honneur. On s'interroge d'ailleurs au final sur le degré d'ironie du film vis-à-vis de son récit. Cette conclusion décalée qui nous sort subtiement du récit pour le faire commenter par le protagoniste est-elle cynique, puritaine, subversive ? C'est dans cette ambiguïté même que réside la puissance inquiétante de ce film hallucinant.

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 15:32

Sensation festivalière de 2011 (prix de la mise en scène à Sundance et présentation à Un Certain Regard à Cannes), Martha Marcy May Marlene est le premier long-métrage du canadien Sean Durkin. Le film dresse le portrait ambigu et troublant de Martha, jeune femme recueillie par sa sœur et son beau-frère, après avoir fui l'étrange communauté aux allures de secte dans laquelle elle a vécu pendant une longue période, coupée du reste du monde.

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La première singularité du film est celle de faire coexister à l'écran, à travers un récit non linéaire qui fait de fréquents allers-retours, deux temporalités : la vie de Martha dans la ferme qui abrite la secte d'un côté, le séjour de celle-ci dans la maison de vacances de sa sœur après sa fuite de l'autre. Les transitions entre ces deux récits parallèles sont réalisées à travers de très habiles raccords qui soulignent une sorte de continuité entre deux espaces-temps finalement pas si différents. L'uniformité atmosphérique de Martha Marcy May Marlene apporte à son récit une ambiguïté bienvenue : le cinéaste se garde de juger les mondes qu'il nous donne à voir. D'un côté, ce qu'on pouvait prendre au début pour une sympathique communauté hippie devient rapidement une secte dévorante et perverse ; de l'autre, le refuge familial que Martha rejoint finit par ne pas apparaître si rassurant que cela. Chaque monde recèle à la fois quiétude et angoisse, bienveillance et abjection.

La tragédie dépeinte par Martha Marcy May Marlene réside avant tout au cœur de son personnage : Martha cherche à investir le monde et à se lier à autrui mais elle n'y parvient jamais. Une éternelle étrangère sans identité, incarnée avec une grâce rare pour Elizabeth Olsen. Tout le film est vu à travers ses yeux - mélancolique, abîmée, sans prise avec le monde réel. Le titre un peu étrange prend tout son sens de ce point de vue : il décline les différentes identités de l'héroïne, toutes aussi mystérieuses et difficiles à assumer les unes que les autres. La mise en scène très maîtrisée de Sean Durkin, à la fois charnelle et mentale, apporte beaucoup à ce film fascinant et vénéneux, cauchemar d'une douceur obsédante.

4étoiles

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 14:22

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Un soldat britannique de retour d'Afghanistan, désemparé et passablement traumatisé, se laisse engager par une agence gouvernementale de lutte contre le terrorisme. À mesure que sa mission avance, il découvre des liens étranges entre les services secrets et le trafic de drogue. Thriller conspirationniste de l'anglais Matthew Hope, The Veteran a le mérite d'être un peu plus que ce à quoi on s'attend : loin de n'être qu'une succession de fusillades et de rebondissements, il pose un regard lucide sur une situation géopolitique pour le moins complexe, et n'oublie pas de prendre le temps de développer ses enjeux.

Entre réalisme social à l'anglaise et thriller fauché, le film peine malheureusement à trouver une véritable identité, faute d'originalité narrative ou esthétique. Il reste cependant efficace et intéressant, avec un rythme relativement lent qui ménage des moments de silence et de tension. Les paysages urbains moroses, les ambiances de nuits glauques : tout une imagerie liée au polar, clichée mais plaisante, est convoquée. The Veteran doit également beaucoup au charisme et au jeu très physique de son acteur, Tobby Kebell, dont c'est le premier rôle principal.

Dans le dernier quart d'heure, le film s'emballe ; une violence inattendue et extrême se déverse, libérant ainsi la tension contenue pendant tout le récit. Ce déchaînement est d'autant plus marquant qu'il surgit dans un contexte réaliste, que le cinéaste s'est appliqué tout du long à conserver.

 
Notes sur le DVD
La jaquette est l'occasion de rire un peu avec son visuel qui vend un film d'action bourrin, ainsi que des textes annonçant entre autres « un film d'action survitaminé dans la lignée de Wanted ». Dans le genre publicité mensongère, une belle prouesse.
À part ça, image et son de qualité. VO et VF disponibles. Pas de bonus.

[DVD reçu dans le cadre de l'opération DVDTrafic, mise en place par l'excellent site CinéTrafic]

 

Distribué par CTV – DVD sorti le 1er février.

Découvrez d’autres films sur Cinetrafic dans les catégories Film d'action et Film 2011.

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 11:33
Beauté de la beauté

Entre 1974 et 1978, Kijû Yoshida élabore et réalise une émission documentaire hebdomadaire consacrée à l’histoire de l’art, diffusée sur la chaîne de télévision japonaise Channel 12. Une étonnante et monumentale série dont le DVD édité cette semaine présente 20 des 94 épisodes. On ne saurait s’exprimer sur la pertinence de cette sélection ; on peut simplement constater que de manière assez cohérente, l’éditeur Carlotta a choisi de conserver uniquement des épisodes de la série commentés par Yoshida lui-même (les premiers épisodes, dont l’un sur Léonard de Vinci, étaient commentés par des historiens de l’art avant que le cinéaste opte pour une plus grande implication personnelle) et consacrés à un peintre en particulier (vers la fin, il semble que Beauté de la beauté ait davantage fonctionné par thèmes géographiques : l’art égyptien, l’art sicilien etc.). Telle que présentée ici, la série est découpée en trois parties : « Du Moyen-Âge à l’âge baroque » (Bosch, Bruegel, Caravage), « L’Europe romantique » (Goya, Delacroix) et « L’impressionnisme et au-delà » (Manet, Cézanne, Van Gogh). Chaque peintre se voit consacré deux à quatre épisodes de 24 minutes.

 

La suite sur Interlignage...

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 01:16

L'homosexualité refoulée de J. Edgar Hoover, légendaire patron du FBI, dans un film de... Clint Eastwood ? C'est peu dire que le sujet paraît singulier, au regard de l'image que l'on se fait du cinéaste. Malgré tout, J. Edgar ne ressemble pas tout à fait à ce qu'on aurait pu en attendre. Pourquoi, d'ailleurs, suis-je sortie si bouleversée de ce film dont les trente premières minutes m'ont tant exaspérée ? C'est, je pense, que J. Edgar entretient des rapports relativement ambigus avec son propre statut de biopic. Tout ce qui relève des conventions du genre biographique est au mieux ennuyeux, au pire agaçant : les maquillages de vieillissement, la voix off pontifiante, la structure en flash back incessants... Mais le film me semble au final plus tordu et moins académique qu'on pourrait le croire (en passant, si j'avais eu le temps d'écrire sur la Dangerous Method de Cronenberg, j'aurais pu faire cette même remarque).

Le scénario de J. Edgar est l’œuvre de Dustin Lance Black, auteur ouvertement gay et militant, déjà à l'écriture du Milk de Gus Van Sant (dont J. Edgar est en quelque sorte l'envers, le « refoulé »). Le récit parcourt tout un pan de l'histoire américaine du XXème siècle, dont Hoover, en poste de 1924 à 1972, a été un témoin privilégié. Il y a un geste fou dans cette tentative d'embrasser ainsi, à toute vitesse, l'histoire politique d'un pays et de la faire résonner dans un même mouvement avec l'intimité de l'un de ses représentants. Le film nous fait découvrir, et c'est assez plaisant, les origines de pratiques policières que nous connaissons tous pour les avoir vues au cinéma, et que Hoover a mis en place : fichage des individus, relevé des empreintes digitales, « ne touchez à rien de la scène du crime »... Mais au fond, que Hoover soit un salaud paranoïaque et narcissique, que ses méthodes soient à la limite du totalitarisme, le film le montre sans vraiment l'aborder : ce n'est pas son sujet, ou alors secrètement. J. Edgar s'intéresse surtout à ce que le refoulement de la vie intime du personnage implique, dans sa vie publique, de pulsions répressives, punitives. Cette piste psychanalytique est cependant rendue un peu trop évidente dans la description des rapports du personnage à sa mère tyrannique (peut-être les scènes les moins intéressantes du film).

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Un des aspects passionnants du film, c'est qu'il n'accomplit pas tout à fait le programme de son scénario. Mise en scène et scénario se répondent, s'opposent, se cherchent sans cesse... Un tout autre cinéaste aurait pu avec ce scénario produire un film plus à charge, plus cliché ou plus systématique. Or Eastwood, avec le grand classicisme qu'on lui connaît, pose ici un regard très beau sur son personnage, plein à la fois d'empathie et d'ironie. Il dessine le portrait fascinant d'un homme qui passa sa vie à compiler les secrets des autres et à dissimuler les siens, y compris à lui-même. Il faut ici louer encore et toujours DiCaprio qui, quand il n'est pas occupé à modifier sa voix de façon outrancière, excelle à figurer sur son visage les séquelles d'une existence passée à étouffer sa vie intime au profit de systèmes (familiaux, policiers, sociaux, politiques) profondément répressifs.


Vers la fin du film, par la bouche de l'amant (le fantastique Armie Hammer) la possibilité qu'une partie de ce qui nous a été raconté ait été un mensonge nous frappe de plein fouet. C'est alors tout le film que nous revoyons différemment, comme le récit révisé de sa propre légende par un expert en dissimulation. Une piste passionnante de plus à explorer, pour ce film paradoxal, parfois empesé et raidi par ses conventions, mais profondément bouleversant et généreux.

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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 22:30

FESTIVAL DES TROIS CONTINENTS - Rétrospective Nikkatsu

Il se passe un truc étrange avec ce film : chaque fois que je veux mentionner son titre Marché sexuel des filles, un lapsus venu d'ailleurs me fait dire « Misère sexuelle des femmes »... Allez comprendre ! Marché sexuel des filles fait partie de ces films érotiques que la société de production japonaise Nikkatsu produisit à la chaîne dans les années 70 et 80 et qu'elle désignait sous le terme de « roman porno ». Je n'avais jamais vu un roman porno auparavant, alors disons que j'avais une vision plus romanesque et plus grisante de la chose. Or, ce film de Noboru Tanaka est d'une violence, d'une cruauté, d'un inconfort absolument insoutenables.

Dans les bas-fons miséreux d'Osaka dont il ne nous épargne rien, Marché sexuel des filles nous attache au destin de Tome, une jeune prostituée qui vit avec sa mère également prostituée et son frère attardé mental mais néanmoins libidineux... Absolument rien ne nous est épargné du sordide de la vie mené par les personnages ; le film est une chronique ultraréaliste « trash » mais aussi étude de caractère assez subtile. La splendide Meika Seri incarne la jeune héroïne, tout à la fois victime de sa situation et porteuse d'une force interne qui éclate à l'écran. Les multiples séquence de rapports sexuels où le corps des femmes est tripoté, malmené, trituré sans ménagement (sans que l'on nous en montre les détails, le roman porno n'est en fait pas - eh non ! - pornographique) sont d'autant plus insupportables que Noboru Tanaka tente d'être à chaque instant du côté de son héroïne, et du côté de ces femmes de manière générale (la mère, l'amie de Tome). Il n'y parvient cependant pas toujours : on s'interroge vraiment sur ces ces scènes de quasi viol où un type force une fille, celle-ci finissant quand même par prendre son pied... Bref, il y a à peu près vingt-cinq scènes de cul dans le film, et aucune qui m'ait procuré l'ombre d'un soupçon de jouissance ou d'excitation.

 

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Le plaisir ? Je ne l'ai trouvé qu'à un seul endroit (mais quel endroit !) : c'est la beauté formelle absolument saisissante du film. La photographie est sublime, chaque séquence est comme un nouveau tableau plus terrible et plus beau que le précédent. Par la force de son regard, le cinéaste crée un réseau de sensations puissantes, contradictoires et passionnantes qui donne au film une puissance de subversion assez folle. On se demande comment un type à qui on a dû commander un film érotique standard et filer un budget minuscule a pu pondre une œuvre d'une telle audace formelle, si bizarre et sauvage. Marché sexuel des filles ne suit pas tellement de trame narrative mais parvient tout de même à ménager des séquences de climax véritables, qui fonctionnent sur la pure mise en scène. Le film est rempli idées formelles absolument stupéfiantes : ainsi d'une scène de filature amoureuse s'achevant dans une grande explosion, et de l'apothéose du film, à savoir la fuite du jeune frère, durant laquelle le temps d'une bobine le noir et blanc laisse la place à des couleurs d'une beauté rare et d'autant plus bouleversantes que le film nous avait fait oublié qu'elles existaient.

Cependant, il faut bien avouer que le plaisir de la mise en scène est très largement cérébral, et que pendant ce temps-là mon corps tout entier, prostré, écrasé, torturé, me criait de fuir la salle à toutes jambes. Ce fut une des séances les plus pénibles, éprouvantes, traumatisantes de mon existence. Ce film, je ne le reverrai pour rien au monde, mais ce n'est pas grave : je ne l'oublierai jamais.

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 02:55

Une épidémie mortelle ravage la planète. Du patient zéro aux chercheurs qui recherchent le vaccin, d'un blogueur qui prétend dévoiler des informations cachées par le pouvoir à une experte de l'OMS enlevée en Chine, des personnages qui ne se connaissent pas subissent de plein fouet les conséquences de cette maladie inconnue. Steven Soderbergh raconte la propagation foudroyante du virus dans un film choral où, comme dans Traffic, son film somme sur le commerce de la drogue, les différentes intrigues ont un lien thématique global mais ne se rejoignent presque pas dans la narration. Le cinéaste choisit un traitement « sec » des événements, les observe avec une distanciation déshumanisante. Film catastrophe totalement épuré des codes du genre, Contagion décrit de manière clinique un processus de propagation et refuse le spectaculaire qu'appelle naturellement un tel sujet. Quant on a vu par exemple la saison 3 de 24, ce traitement déflationniste a de quoi déconcerter. La panique se répand dans le monde du film mais ne contamine jamais le film lui-même. Ce programme formel est fort intéressant mais, une fois qu'on l'a compris, l'effet de lassitude est rapide et on se met à prier pour un peu plus d'incarnation.

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Dans Contagion, Soderbergh tente de retrouver quelque chose du monde contemporain, cette façon dont tout, désormais, circule à une vitesse folle, incontrôlable – les virus mortels comme les informations et les rumeurs. Le monde mondialisé est dépeint de manière très pessimiste : si tout est lié, si tout est relié, alors tout menace à chaque instant de s'effondrer comme un château de carte. L'intrigue de Contagion refuse d'emprunter les sentiers balisés de la théorie du complot (l’État nous ment, aux contre-pouvoirs de faire leur boulot etc.). Pourquoi pas, mais j'ai quant à moi peu goûté à l'idée que véhicule le film, que les blogueurs sont des méchants qui sèment la désinformation, tandis que les laboratoires médicaux sont des modèles de philanthropie... On fait plus subversif. D'autre part, Contagion véhicule une vision très noire de l'humanité, où les masses sont violentes et prêtes à s'entretuer dès que leur survie est menacée (on se croirait dans l'affreux Blindness de Fernando Mereilles), tandis que seuls certains « élus » héritent d'un sens moral – d'ailleurs, en dehors de Matt Damon, ces élus se trouvent tous parmi les savants ou les experts (les personnages de Kate Winslet, Laurence Fishbrune, Marion Cotillard)...  

L'aspect réjouissant du film, malgré tout, c'est qu'il se permet de sacrifier certaines de ses vedettes sans états d'âme, ce qui est relativement rare (généralement, la star survit au massacre ou tient au moins jusqu'à la dernière partie !). Chaque personne est susceptible, à chaque instant, d'être décimé par le virus. Qui de Winslet, Damon, Fishburne, Paltrow, Cotillard et les autres survivra, qui succombera pathétiquement et qui se sacrifiera dans un élan moral sublime ? C'est au sujet de ces personnages, justement, que le film m'est apparu le plus faible. Aucun d'eux ne parvient à exister réellement, Soderbergh ne réussissant qu'à les décrire binairement (ils sont tous courageux et justes, la belle affaire !). Les quelques tentatives émotionnelles, vers la fin, échouent donc fatalement. Dommage, car ce sont les seules séquences où le pessimisme de ce film un peu laborieux mais pas sans intérêt se laisse surprendre par un peu de foi retrouvée dans l'humanité.

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