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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 23:51

FESTIVAL DE CANNES 2011 - En compétition

Pater est probablement l'objet de cinéma le plus étrange qu'il ait été donné de voir aux spectateurs du Festival de Cannes cette année. Un OVNI total où les frontières entre réel et fiction se voient abolies. Pater, c'est donc Alain Cavalier, habitué des films tournés seul (le superbe Irène en 2009), qui décide de faire appel à Vincent Lindon et lui propose d'être le Premier Ministre de son prochain gouvernement ! C'est-à-dire, dans le film qu'il s'apprête à tourner. Pater, c'est donc à la fois un documentaire sur Vincent Lindon et Alain Cavalier travaillant pour un film (une sorte de making of) et une fiction politique où Cavalier est président et Lindon son ministre.

Les allers retours entre fiction et réel sont incessants et finissent par devenir imperceptibles : à certains moments, on ne sait plus qui s'exprime, est-ce Lindon l'acteur ou Lindon le ministre ? Lui-même s'interroge à plusieurs reprises. Il livre une prestation hallucinante de vérité et d'intelligence. On oublie trop souvent qu'il est un grand acteur : espérons qu'avec Pater ce statut lui soit acquis. On sait que Lindon a des tics faciaux qui disparaissent dès qu'il se met à jouer. Or, devant la caméra d'Alain Cavalier, ces derniers réapparaissent parfois, renforçant l'indécidabilité du réel et de la fiction.

Vincent Lindon. Pathé Distribution

Pater est d'ailleurs pertinent sur tous ses plans d'analyse : en tant que documentaire émouvant sur un acteur et un réalisateur, dans sa captation du réel, mais aussi en tant que fiction politique : le film dit des choses très vraies et très belles sur le politique, et il fait à plusieurs reprises penser à la série The West Wing. Il est difficile de décrire un tel film, d'expliquer en quoi consiste sa beauté. C'est un trait d'humour de Cavalier, un geste surprenant de Lindon, un mouvement de caméra saisissant ; de manière générale, un don incomparable et fascinant pour capter à la fois le réel dans la fiction et la fiction dans le réel. Et plus que ça, même, puisque les deux sont finalement une seule et même chose : le cinéma.

Le film sera probablement difficile d'accès aux non francophones et a fortiori aux non français : il est très ancré dans la politique et la culture française (culture savante et populaire), et la subtilité et l'humour de certains dialogues seront sûrement lost in translation. Cette identité française est d'ailleurs très claire dès le début : le film commence tout de même par Vincent Lindon préparant des truffes et de la ventrèche de thon ! Pater est en tout cas un film extrêmement drôle et profond, à la fois expérimental et populaire, et en tous points passionnant.

À voir aussi sur le blog
Films d'Alain Cavalier : Irène

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 23:46

FESTIVAL DE CANNES 2011 - En compétition

Ichimei (Hara-Kiri : mort d'un samourai) restera dans l'histoire du Festival de Cannes comme le premier film en 3D à avoir été présenté en compétition. Ce remake d'un classique japonais de Masaki Kobayashi se déroule dans le Japon médiéval, dans la demeure d'un seigneur qui reçoit parfois des hommes qui souhaitent se faire hara-kiri (c'est-à-dire se suicider selon le code de l'honneur) chez lui.

Le film est déceptif à plusieurs égards : d'abord, il ne possède pas les débauches de violence stylisée que l'on connaît habituellement chez Takashi Miike – à l'exception d'une mémorable et traumatisante scène de hara-kiri avec un sabre en bambou. Son style se fait ici relativement académique et sage. Ensuite, Ichimei ne remplit pas non plus les attentes liées au genre du film de sabre : il y a très peu de scènes de combats, et elles sont très courtes. Le cinéaste parvient cependant à dérouler une intrigue aux multiples enjeux de manière pertinente, même si sa durée (plus de deux heures) ne semble pas toujours justifiée, la tension narrative retombant à plusieurs reprises.

Ebizô Ichikawa.

La puissance du film réside donc dans une intrigue aux accents mélodramatiques, dont les ramifications sont aussi morales et politiques : la femme et le fils de Motome sont tous deux gravement malades. Souhaitant gagner de l'argent pour pouvoir convoquer un médecin, celui-ci entend dire que des hommes ayant demandé à se faire hara-kiri chez le seigneur local ont suscité la pitié de ce dernier et ont reçu de l'argent. Il décide donc de tenter sa chance mais ne trouve pas la clémence attendue et est contraint de se suicider sous les regards pressants de samourais méprisants. Le père de Motome se rend ensuite chez le seigneur pour venger son fils et la famille de ce dernier.

Le film se fait alors charge politique virulente et passionnante : les rituels des samourais, leurs conventions et leur culte de l'honneur sont renvoyés à leur plus totale absurdité. Cette dénonciation est, me semble-t-il, rare dans le cinéma japonais, même de manière contemporaine. Miike ironise sur l'injustice qui résulte de la rigidité des conventions et des rituels, et cela donne quelques séquences bouleversantes. En un sens, il fait aussi de l'ironie aux dépens du genre du film de samourai lui-même, refusant de se plier à ses conventions.

Ichimei est également grande beauté plastique, sereine et maîtrisé. On regrettera simplement que la 3D, comme à son habitude, assombrisse considérablement l'image et n'apporte quasiment rien d'intéressant à la mise en scène.

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 01:47

/!\ ENORME SPOILER INSIDE.

La bande-annonce et les premiers échos carlabruniens sur le film laissaient présager le pire, et pourtant, Midnight in Paris est une réussite, un film charmant et intelligent, bien loin (ou plutôt au delà) des clichés, dans lequel on se love confortablement au contact de l'univers de Woody Allen, à la fois si familier et si étrange.

Le film s'ouvre plusieurs minutes de plans fixes sur la ville, des sortes de cartes postales qui seront le seul aperçu « réaliste » que nous aurons de Paris. Et encore, réaliste n'est pas vraiment le mot car cet aperçu « cliché » permet de saisir d'emblée le point de vue du film : celui d'un touriste américain, qui est tout à la fois le personnage et le cinéaste. Avec ces quelques plans, Allen épuise tous les clichés de Paris que nous craignions, pour laisser ensuite le film s'épanouir dans l'onirisme, hors du temps, puis dans un autre temps. Paris n'est pas vraiment le sujet du film mais un terrain fertile pour l'imagination, celle du personnage comme du cinéaste, là encore.

Avec Midnight in Paris, Allen retrouve la veine fantastique et magique qu'il a beaucoup fréquenté, celle d'Alice par exemple, ou du chef-d’œuvre absolu qu'est La rose pourpre du Caire. Ce parti pris déroutant et délicieux nous fait rapidement basculer dans un film de paradoxe temporel, où le protagoniste Gil, scénariste de Hollywood qui se rêve écrivain, est transporté ailleurs aux douze coups de minuit : dans le Paris des années 20, époque qu'il fantasme comme âge d'or et à laquelle il aurait voulu vivre. Il y rencontre ses idoles artistiques, Scott Fitzgerald, Hemingway, Dali, Picasso, Cole Porter, Buñuel et d'autres. Dorénavant, Gil passera toute ses nuits dans des Années Folles joliment reconstituées, en compagnie surtout d'une jeune femme, Adriana, muse charmante et mélancolique (Marion Cotillard).

Michael Sheen, Nina Arianda, Owen Wilson et Rachel McAdams. Mars Distribution

Ses journées, il les passe avec sa fiancée (Rachel McAdams), ses futurs beaux-parents et un couple d'amis, plus méprisants et superficiels les uns que les autres. Tout ce qui relève du réel est alors décrit comme terne, emmerdant et déprimant, Allen se déchaînant au passage dans une satyre acerbe de cette bourgeoisie ultra-friquée réac et imbue d'elle même (le portrait de l'ami du couple qui étale sa culture à chaque instant est irrésistible). Midnight in Paris appelle les grands artistes au secours, les invoque et les fait revivre, les fantasme en antidote à la petitesse et la tristesse du monde réel. Le film est truffé de gags très référencés, mais qui sont un délice pour tout amateur d'art et de cinéma – par exemple, cette scène où Gil suggère à Buñuel une idée de scénario : à la fin d'un repas, les convives d'un notable se trouvent dans l'impossibilité de quitter la pièce, et révèlent leur nature animale profonde à force d'enfermement, de faim et de soif. « Mais pourquoi est-ce qu'il ne peuvent pas sortir de la pièce ? » répond, perplexe, le futur réalisateur de L'ange exterminateur, dont Gil vient de lui donner le synopsis.

Owen Wilson est parfait pour incarner l'habituel alter ego du cinéaste, romantique et névrosé, paumé puis soudain comblé. Il n'a pas son pareil pour la douceur et la mélancolie et le prouve encore une fois. L'amusante galerie d'acteurs qui l'accompagne est parfaite également. Joyeux et drôle, Midnight in Paris est aussi d'une grande profondeur, suggérant que chacun pense à tort que l'âge d'or est ailleurs, dans un passé. Allen se demande en quelque sorte : faut-il vivre avec son temps ? La nostalgie romantique du protagoniste est ainsi à la fois louée comme résistance à la morne réalité, et dénoncée comme illusion : chaque époque est potentiellement l'âge d'or fantasmé de quelqu'un, et les paradoxes temporels sont alors infinis. En fin de compte, le film trouve une sorte de compromis où réalité et imagination finissent par coexister de façon harmonieuse. Midnight in Paris propose une fragile mais belle réconciliation avec le monde, réconciliation qui passe avant tout par l'imagination, l'art, la magie - et le cinéma.

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 23:22

 

« Beaucoup de films ont montré ce que ces gens pouvaient endurer pour arriver ou pour rester chez nous. J’ai voulu montrer ce que NOUS leur faisons endurer pour qu’ils rentrent chez eux. » C’est par cette déclaration explicite et politique qu’Olivier Masset-Depasse décrit le désir qui l’a animé dans la réalisation d’Illégal, son second long-métrage. Sorti dans les salles françaises en octobre dernier, ce film belge à la fois modeste et puissant n’est pas passé inaperçu, son succès d’estime l’amenant même à être nommé cette année pour le César du meilleur film étranger.

Voir ou revoir Illégal en DVD, c’est faire l’expérience d’un film engagé et enragé dont le propos résonne douloureusement avec l’actualité française et européenne : les expulsions, les centres de rétention et les débats stériles sur l’immigration. L’action se déroule en Belgique, mais sa portée est bien évidemment plus large. Illégal, c’est l’histoire de Tania, immigrée russe qui (sur)vit en Belgique avec son fils de quatorze ans, Ivan. Un jour, ce qu’elle redoutait tant arrive : contrôle de police, elle est envoyée en centre de rétention et sait qu’elle risque, d’une minute à l’autre, d’être renvoyée dans son pays d’origine. Le film est un brûlant portrait de femme, une éloge de l’abnégation et le courage d’une mère prête à tout pour protéger son fils, et en lutte permanente pour la survie et la dignité.

Filmé à proximité des corps et des visages, en particulier ceux de l’héroïne, Illégal est d’un réalisme âpre, frontal. Il décrit minutieusement le quotidien d’un centre de rétention, les conditions de vie déplorables, la peur permanente, les rapports ambivalents avec les geôliers et les policiers. Cette retranscription d’une réalité concrète et spécifique (Masset-Depasse a enquêté, s’est rendu dans des centres pour en comprendre le fonctionnement) est un témoignage précieux d’une époque, d’un lieu, d’une société ; mais aussi un formidable et violent portrait de l’(in)humanité. Le film laisse cependant entrevoir, par fines touches, ce qui reste d’humain dans un contexte inhumain. Ce qui reste avant tout, c’est cette femme, Tania, admirablement incarnée par Anne Coesens, collaboratrice de longue date du cinéaste.

Esse Lawson et Anne Coesens. Haut et Court

Au final, ce qui est illégal ici, ce ne sont pas les gens, c’est bien le système qui permet ces traitements, ces violences et ces humiliations. Virulent et partisan, Illégal n’est pas pour autant simpliste ou manichéen : une partie du personnel des centres de rétention est lui aussi victime et n’est pas dépourvu d’empathie. On regrette parfois un chouilla de sentimentalité dans la description de la relation entre la mère et le fils et dans la caractérisation de Tania comme mère courage irréprochable. Cependant, l’attachement du réalisateur à son personnage et le pari, qu’il tient jusqu’au bout, de lui coller aux basques pour en tirer l’essence et la vérité, force l’admiration.

S’il n’est pour l’instant ni Ken Loach ni les frères Dardenne, Masset-Depasse fait tout de même preuve d’un talent de mise en scène indéniable, à la fois sobre et rugueux. C’est ce que confirme, dans le DVD édité par France Télévisions, la présence de deux courts-métrages du réalisateur, Chambre froide et Dans l’ombre, dans lesquels Anne Coesens apparaît. On y perçoit déjà une forme de crudité et d’amertume qui s’épanouit aujourd’hui dans Illégal sous la forme d’une charge politique et humaniste tout à fait admirable.

Chronique écrite pour et grâce au site Interlignage.


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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 17:35
 JOYEUX ANNIVERSAIRE MON BLOG !

Aujourd'hui est une date essentielle pour Goin' to the movies, qui fête (tenez vous bien) ses cinq ans d'existence.
J'étais à l'époque une nana de dix-sept ans sur le point de passer son bac littéraire et désireuse de donner son avis sur des films en tout genre. Désormais une dinosaure de la plateforme Allociné, j'ose simplement espérer écrire de temps en temps des choses intelligentes.

Merci aux gens qui daignent me lire, et à tous les blogueurs qui partagent avec moi leur passion.

MERCI !



Deux informations majeures sur l'avenir du blog :

- Dans les semaines et mois à venir, je me plongerai relativement sérieusement dans la rédaction de mon mémoire de philosophie consacré au scepticisme dans l'art cinématographique chez Stanley Cavell. J'aurai donc probablement moins de temps pour alimenter GTTM. (NB : j'irai quand même à Cannes une semaine, parce que voilà, et m'efforcerai de chroniquer les films du Festival de Printemps des blogueurs)

 - Comme vous l'avez sans doute remarqué, la plateforme blog d'Allociné souffre en ce moment de nombreux désagréments (allez voir du côté de chez mymp à ce sujet). C'est avec cela à l'esprit que j'ai créer un back-up blog à cette adresse : http://gointothemovies.over-blog.com. Ce blog (pour l'instant assez laid, j'en conviens) est destiné à terme à remplacer celui-ci - quand j'aurai le courage d'y transférer toutes mes critiques. En attendant, il vous sera utile si Allociné vous annonce que « la plateforme des blogs est très sollicitée en ce moment » : on ne sait jamais, une critique y sera peut-être publiée en avant-première.


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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 16:28

 

Pina Bausch a la cote post mortem. Après un documentaire, Les rêves dansants, qui a obtenu un petit succès en salle l'an dernier, voici un autre hommage à l'art de cette chorégraphe hors pair décédée en 2009. Par Wim Wenders, excusez du peu, et en 3D, s'il vous plaît.

Le film consiste en des séquences dansées, extraites des nombreuses chorégraphies de Pina Bausch (Café Muller, Le sacre du printemps, Kontakthof...), interprétées par les danseurs du Tanztheater Wuppertal, sur scène, mais aussi en décors extérieurs, qu'ils soient naturels ou urbains. Entre ces scènes, pour que l'hommage soit consommé, on entend les danseurs témoigner de leur travail avec la chorégraphe allemande, de leurs souvenirs et de la nature de leur art. Ces témoignages ont lieu dans environ dix langues différentes, témoignant du cosmopolitisme et de l'universalité de la danse selon Pina Bausch. Ce n'est cependant pas cette convention documentaire qui intéresse le plus, mais bien la danse en elle-même, superbement filmée. La caméra de Wenders laisse vivre les chorégraphies, les mouvements et les corps, les enrobant en d'amples et beaux mouvements sans jamais s'imposer plus qu'il ne faudrait, privilégiant le plan séquence au montage saccadé.

C'est dans cette manière d'épanouissement que l'usage de la 3D apparaît comme intéressant. Comme si elle pouvait donner une consistance particulière à la danse, comme si elle avait été inventée pour capter des corps virevoltants, pour faire fusionner la danse et le cinéma, pour faire de l'écran un spectacle vivant. On sait gré à Wenders d'avoir recherché un usage novateur, original et puissant de cette technologie. Cependant, ceci relève plutôt de l'intérêt théorique, car dans les faits, la troisième dimension ne semble pas totalement indispensable au film. Après tout, le cinéma est l'art des corps en mouvement tout autant que la danse, et les deux peuvent (et ont pu) entretenir des rapports directs et fructueux sans la 3D. Les trois dimensions des corps et des décors sont riches d'elles mêmes, et d'une beauté renversante. Couleurs, gestes, musique se mêlent en un kaléidoscope de sensations fascinantes. Wenders, inspiré par l'esprit bauschien, retrouve avec Pina l'essence de la danse, son expression la plus simple et la plus belle.

Chaque danseur et danseuse est comme dévoué corps et âme à la transmission de la mémoire et de l'art de Pina Bausch. On regrette d'ailleurs que l'aspect « hommage » empiète parfois sur la vitalité du film, comme s'il se trouvait trop corseté par l'obligation que ressent Wim Wenders d'en faire avant tout une éloge funèbre. Mais la puissance de la musique et de la danse l'emporte sur cette solennité, et ainsi, finalement, la vie sur la mort.

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 21:52
Pretty Pictures

 

Portrait d'une grande figure de l'art contemporain, Louise Bourgeois : l'araignée, la maîtresse et la mandarine, est une œuvre de longue haleine, réalisée sur une période de quatorze ans. La réalisatrice Marion Cajori (déjà auteure de films consacrés à l'art contemporain) décédée en août 2006 durant le montage du film, c'est la critique d'art Amei Wallach qui le termina.

Artiste longtemps « maudite », née en France puis naturalisée américaine, première femme à avoir eu les honneurs d'une rétrospective au MoMA de New York, la sculptrice Louise Bourgeois est une artiste hors norme, et une femme passionnante. Ce documentaire permet à la fois aux néophytes (comme moi) de se familiariser avec son œuvre et aux plus fins connaisseurs d'approfondir leur compréhension grâce à d'étonnantes images de l'artiste au travail. Bien que cédant aux passages obligés de la biographie et de l'image d'archive, les deux réalisatrices préfèrent s'attarder sur les gestes présents de l'artiste, sur ses œuvres, son processus créatif, et aussi sur ses mots.

De facture traditionnelle - alternance d'images d’œuvres d'art en train de se faire, de commentaires sur ce même art par Louise Bourgeois, et d'interviews de ses collaborateurs – Louise Bourgeois... contient cependant quelques beaux moments de cinéma, notamment lorsque la caméra s'attarde dans la contemplation du processus artistique. C'est la partie la plus intéressante du film, même si l'histoire personnelle de l'artiste, son engagement (féministe, notamment), et sa dimension de véritable icône permettent un éclairage également enrichissant. Le film suscite des réflexions sur les liens entre l'art et le marché, et sur la nature même de l'art, en l’occurrence celui, relativement rare au cinéma, de la sculpture.

Louise Bourgeois. Pretty Pictures

Louise Bourgeois devient ici un véritable personnage, assez fascinant à regarder, passionnant, agaçant, émouvant. Ses propos sont tranchées, honnêtes, et surtout libres. Le film est clairement en admiration totale devant elle, mais parvient è conserver une distance qui l'évite de tomber dans l'hagiographie lénifiante. Louise Bourgeois est décédée en avril 2010, le film de Marion Cajori et Amei Wallach apparaît donc désormais comme un hommage vibrant à une grande artiste et un précieux témoignage, conservation en image de son processus créatif.

Notes sur le DVD

Asses complet et fidèle à l'esprit du film, il propose :
- deux courts interviews, l'une de la co-réalisatrice Amei Wallach, l'autre du monteur Ken Kobland. Ils y évoquent notamment de la nature de leur travail avec la seconde réalisatrice, Marion Cajori, et leur perception de la personnalité et de l'art de Louise Bourgeois.
- 45 minutes de scènes coupées (dix séquences en tout) qui auraient très bien pu se trouver dans le montage final, et permettent si on le souhaite de prolonger l'aventure immersive du documentaire.
Dans l'ensemble, un bon complément au film.

[DVD reçu dans le cadre de l'opération DVDTrafic, mise en place par l'excellent site CinéTrafic]
 
Film disponible en DVD depuis le 9 mars 2011 aux éditions M6 Vidéo.

À voir également
Fiche CinéTrafic de Louise Bourgeois...
Une liste consacrée aux films autour de la sculpture.


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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 01:56


/! Lecture fortement déconseillée à qui n'aurait pas vu le film ! 

Le nouveau long-métrage de Zack Snyder, le réalisateur controversé de L'armée des morts, 300 et Watchmen, est une plongée dans la psyché bizarre et bordélique d'une jeune fille (ce point de vue féminin est une première). C'est aussi l'occasion pour le cinéaste de se livrer à un exercice de style en forme de recyclage de diverses imageries contemporaines – du cinéma, mais aussi du jeu vidéo et du clip. Le tout intégré dans une narration complexe, avec imbrications de différents récits et ambiguïté sur le degré de réalité. On pourrait croire le sujet adapté d'un comic book ou encore d'un manga, mais non, l'intrigue est sortie tout droit de la tête de Snyder - c'est son premier scénario original.

Sucker Punch, c'est donc l'histoire d'une fille, Babydoll, enfermée contre son gré après une tragédie familiale, dans un lieu hybride dont le statut n'est pas explicite, entre l'asile psychiatrique, le centre de détention pour jeunes filles et le cabaret voire le bordel. La réalité de ce lieu est tellement cauchemardesque qu'elle s'en échappe par l'imagination en fantasmant un monde où elle doit vaincre des obstacles pour reconquérir sa liberté. Cet univers-refuge est changeant, adoptant une configuration différente à chaque nouvelle mission, à la manière des différents « mondes » d'un jeu vidéo. Ces mondes parallèles sont à chaque fois des rêves partagés, très belle idée, par Babydoll et sa bande d'amies. Ils évoquent (voire recyclent, ce qui donne parfois une impression de déjà vu) tour à tour le film de zombies, de samouraï, de guerre ou encore l'heroic fantasy, et convoquent différents méchants (du géant armé et casqué à la maman dragon). Chaque nouveau fantasme est l'occasion d'un nouveau film dans le film. On regrette cependant que ces séquences assez diverses dans leur ton et leur imaginaire se trouvent uniformisées par une mise en scène à la limite de la laideur parfois (la photo y est particulièrement dégueulasse). En outre, l'artificialité terrible des décors est ici un procédé conscient de la part de Snyder, et somme toute cohérent. L'autre problème est que l’utilisation de ces séquences dans l'intrigue finit par être répétitive – les héroïnes doivent trouver quatre objets afin de s'échapper, quatre fois donc Babydoll entre en transe et quatre fois elle se voit projetée dans son jeu vidéo mental.

Une idée assez étonnante du film est de prétexter la danse pour envoyer son héroïne dans ce monde imaginaire. Snyder en fait une transe qui annonce et permet le basculement dans le fantasme (le délire?). Mais ce qui est encore plus étonnant, audacieux, et passionnant, c'est que Snyder ne filme absolument jamais ces scènes de danse dont les dialogues nous disent qu'elles sont hypnotisantes, fascinantes, excitantes. Il épouse jusqu'au bout le point de vue de sa protagoniste, et refuse donc le moindre contre-champ sur son corps quand son esprit n'y est plus. Quand elle est ailleurs, nous y sommes avec elle. En épousant ainsi l'état mental (dérangé) de son personnage principal, et par plusieurs autres éléments (l'asile d'un côté, la danse de l'autre) Sucker Punch rappelle évidemment l'univers de deux grands films récents, Shutter Island et Black swan.

Emily Browning & Jena Malone. Warner Bros. France

Le premier degré avec lequel Snyder nous débite son récit prête parfois à sourire, notamment dans quelques dialogues et dans la voix off un peu mièvre (voir la petite morale finale). Mais il finit par convaincre par sa puissance de récit assez dévastatrice et la sincérité dans ses choix, même quand ils paraissent du mauvais goût le plus achevé. À ce titre, la bande son pourrait sembler insoutenable à certains : c'est une succession de grands classiques pop-rock (comme l'était déjà au demeurant celle de Watchmen) de Eurythmics, des Pixies, de Bjork, des Beatles, de Queen, de Jefferson Airplane, des Stooges... mais repris ou remixés de façon majoritairement immonde, si bien qu'elles se ressemblent toutes, comme passées à la moulinette Snyder. C'est dommage, car chaque chanson illustrant une scène importante, elle en donne très certainement la clé (beaucoup parlent de rêves, de fantasmes, d'hallucinations).

Sucker Punch est un film de contradictions, à la fois sentimental et bourrin, laid et beau, lyrique et presque kitsch, maniériste et incarné, parfois abject (il se débarrasse de deux des personnages principaux en trente secondes sans état d'âme) et parfois profondément moral (son attachement coûte-que-coûte à son héroïne). Ce dernier point est me semble-t-il important, et achève de convaincre de la dimension profondément, paradoxalement et outrageusement féministe du film. Tous les hommes (figures de pères comme d'amants potentiels) y sont dépeints de manière atroce et Sucker Punch soutient l'image de la bande de filles comme communauté en marche vers la liberté, même si cette liberté – et leur existence même - pourrait finalement n'être qu'une illusion de plus. L'illusion est le thème profond du film, qui commence d'ailleurs sur un rideau rouge de théâtre. Tout ceci existe-t-il vraiment ? Babydoll est-elle encore plus folle que nous ne le pensions ? Existe-t-elle vraiment ? C'est je crois le sens du final un peu confus, avec un twist bizarre et probablement inutile, qui laisse en tout cas quelque peu perplexe.

Sucker Punch est aussi un film avec des fulgurances de mise en scène assez stupéfiantes, comme ce travelling circulaire au travers d'un miroir. Si sa virtuosité peut tourner parfois à vide et son style un peu répétitif agacer à force de pompiérisme, Snyder signe tout de même un film au moins intéressant formellement et narrativement, divertissement hors norme et à mes yeux tout à la fois agaçant et passionnant.

Emily Browning, Abbie Cornish, Jena Malone, Vanessa Hudgens & Jamie Chung. Warner Bros. France

Article également publié sur Gwaeron.org

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 00:51


Aujourd'hui complètement oublié, Young guns avait pourtant obtenu un certain succès aux États-Unis à sa sortie en 1988. Western habile qui tente aussi modestement de s'approcher de la vérité historique, on y découvre la jeunesse du légendaire Billy le Kid, figure de proue de l'Ouest mythique. Il est ici un personnage de vengeur puéril mais séduisant, entouré d'un groupe de bandits charmants aussi jeunes, beaux et fous que lui. Le casting du film fait figurer un nombre relativement important de « fils de » : Charlie Sheen et Emilio Estevez, les fils de Martin Sheen, Kiefer Sutherland et même Patrick Wayne, le fils du grand John, dans le rôle du shérif Pat Garrett. En face d'eux, les baroudeurs du film d'action que sont Jack Palance en méchant et Terence Stamp dans le rôle du sage mentor de la bande de jeunes. Sorte de symbole d'un passage de témoin à la nouvelle génération ?

Pourtant, le film n'appelle véritablement à aucune lecture de la sorte, à aucune surinterprétation, et est plutôt d'un premier degré total. Young guns n'est en rien une tentative de renouveler le genre du western, il cherche au contraire à en retrouver les codes pour nous plonger dans un univers familier et plaisant. Pas d'esthétique crépusculaire, pas de conscience de la fin du genre. C'est un film confortable et prévisible, mais foncièrement sympathique, au scénario efficace et rythmé. Dans le même ordre d'idée, la mise en scène de Christopher Cain est totalement passe-partout mais a le mérite de ne jamais se faire pesante ou démonstrative. Son côté approximatif ajoute même au charme du film (avec notamment une bande son quelque peu incongrue). La violence de l'Ouest, le massacre des Indiens, le banditisme, la solitude des personnages sont des thèmes abordés, mais toujours de façon légère. L'intrigue culmine dans une fusillade finale aux accents de tragédie, très bien orchestrée, qui finit de nous convaincre de la réussite du film, à sa modeste échelle.

Le principal atout de Young guns reste son interprétation, chaque jeune acteur jouant avec les autres tout en faisant vivre son personnage avec fougue et conviction, notamment le très charmant et convaincant Emilio Estevez dans le rôle principal, et un Kiefer Sutherland d'une douceur étonnante, incarnant le romantique de la bande. Pour info, Young guns a fait l'objet d'une suite en 1990, dans laquelle tous les jeunots précités ont repris du service.

Terence Stamp et Emilio Estevez. Collection Christophe L.

Notes sur le DVD
C'est la deuxième sortie DVD du film, après celle de 2002. L'image y est de qualité ; un problème un peu perturbant de son dans une scène vers 40 minutes du film, j'espère qu'il s'agit simplement d'une anomalie de mon DVD test.
En bonus, un documentaire intitulé Billy le Kid, l'histoire vraie, court film de 30 minutes très pédagogique, avec photos, archives et interviews d'historiens. Un document basique et un peu cliché (voix-off niaise, musique country), mais intéressant si l'on veut approfondir sa connaissance de la vie et des frasques du Kid, et départir la vérité historique de la légende, perpétuée notamment par de nombreux westerns.

[DVD reçu dans le cadre de l'opération DVDTrafic, mise en place par l'excellent site CinéTrafic]

Film disponible en DVD le 1er avril 2011 aux éditions Metropolitan.

À voir également
Fiche CinéTrafic de Young guns.
Une liste consacrée aux films d'action comiques.

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 18:20


Suite (après une assez longue interruption, j'en conviens) de ma découverte de l’œuvre atypique de Gérard Courant.

Les aventures d'Eddie Turley, dont la réalisation s'est achevée en 1987, est un « film en noir et blanc fait par Gérard Courant » comme l'indique le générique, mais c'est surtout un long-métrage composé uniquement d'images fixes : en tout deux-mille quatre-cents photos prises sur une période de quatre ans un peu partout dans le monde. Ce procédé est le même que dans la célèbre Jetée de Chris Marker, et il est amusant de noter que les thèmes de deux films ne sont pas si éloignés, puisque Les aventures d'Eddie Turley relève d'une science-fiction tout à fait classique (sur le fond). Comme si ce principe de la succession d'images fixes évoquait et appelait de lui-même des thèmes futuristes.

D'ailleurs, dans le film de Courant, le procédé se justifie de manière très intelligente à l'intérieur même de la narration : le film que nous voyons est supposé être une compilation des photos subtilisées par le protagoniste aux Ministre des Images de la ville de Moderncity. Ces clichés sont entrecoupés de cartons aux textes philosophiques ou poétiques, qu'on devine extraits du journal intime du héros. Une narration à la première personne, assez belle, en voix off permet de lier tout cela et d'expliciter ce que les images suggèrent. Le narrateur et héros de cette histoire, c'est Eddie Turley, un agent travaillant pour les Pays Extérieurs et chargé de s’infiltrer à Moderncity pour comprendre puis faire chuter le régime totalitaire du Roi. On assiste donc à un récit de SF très classique et relativement prévisible, dans lequel Turley découvre un État policier, autoritaire et liberticide. Il devient grain de sable dans les rouages du pouvoir, finit par faire renverser la dictature et quitte le pays avec la femme aimée. Clairement inspiré de 1984 (la figure du Roi évoque Big Brother, et il est fait allusion à une sorte de novlangue où des mots comme « liberté », « pourquoi » ou « oser » sont interdits), le film évoque avant tout l'Alphaville de Godard : le noir et blanc, les paysages urbains aseptisés, la personnalité du héros, son amour pour une femme à la position ambivalente, la découverte progressive de la liberté et de la poésie pour cette dernière...

L'exploit de Gérard Courant ici, c'est de parvenir à nous plonger dans un univers de science-fiction parfaitement crédible tout en restant dans un très grand minimalisme. Pas d'imagerie science-fictionnelle foisonnante, pas de grandes visions futuristes, simplement le pouvoir de suggestion de ses très belles images : et on y croit totalement ! Symbole de la capacité même du cinéma de faire du fantastique à partir de son matériau fondamentalement réaliste. Ainsi, Les aventures d'Eddie Turley sont aussi et peut-être surtout une réflexion sur ce qu'est le cinéma. En faisant de son film une suite de clichés photographiques, Courant cherche à retrouver l'essence du septième art, qui n'est en réalité rien d'autre qu'une succession (certes très rapide) d'images fixes. Les photos du film sont des traces du monde mises bout à bout, et le rythme hypnotique auquel elles se succèdent réussit à créer l'illusion du mouvement, illusion fondamentale du cinéma. Par la puissance du montage, Courant parvient à réaliser un film de science-fiction expérimental et atypique mais néanmoins très efficace, et surtout une méditation poignante sur le pouvoir et sur la beauté de son art.

La fiche du film sur le site officiel de Gérard Courant.

À voir aussi sur le blog
Films de Gérard Courant : L'homme des roubines

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Published by lucyinthesky4 - dans Derrière les fagots
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